Nasser Brahimi : « Le premier acte politique que l’on commet dans sa vie quotidienne, c’est l’acte d’achat. »

Une élection particulièrement importante vient de se dérouler, celle du directeur de la FAO, l’organisme de l’ONU en charge de la lutte contre la faim dans le monde. C’est un homme politique chinois, Qu Dongyu, spécialiste de l’innovation agricole et des revenus en zone rurale, qui arrive à la direction de cette institution. Sa nomination nous donne l’opportunité  d’aborder le sujet de la faim dans le monde, hélas toujours d’actualité, avec Nasser Brahimi qui est consultant international auprès des agences et programmes des Nations Unies, la FAO et le FIDA. En effet, la perception de la faim dans le monde, telle qu’elle est évoquée et représentée par les politiques et les médias, ne rend pas toujours compte de la situation effective des 821 millions de personnes les plus démunies de la planète et des enjeux réels qui circonscrivent ce fléau. Et pourtant, nombreuses sont les actions qui pourraient être mises en œuvre pour y remédier. Malheureusement, nombreuses également sont celles qui ne sont que poudre aux yeux, politiques de façade, gaspillage d’énergie et d’argent dont finissent par tirer profit… les pays les plus riches.

« La faim du monde » de Nasser est publié aux Éditions Balland.

Kernews : On a beaucoup évoqué la faim dans le monde dans les années 80 mais, aujourd’hui, comme on n’en parle plus, puisque l’écologie a pris le dessus, on peut croire que c’est une affaire réglée…

Nasser Brahimi : Pas du tout ! Et je pense même que la situation s’aggrave dans certains cas. Il est difficile de parler de la planète dans son ensemble et je préfère donner des exemples à travers des histoires de vie. Mon rôle est de donner une visibilité à des gens, comme des paysans, qui sont dans des environnements hostiles, avec des gouvernements qui ne sont pas toujours démocratiques. Il y a aussi des expériences émouvantes, comme celle de Latif, le jardinier des terrasses, le jardinier des roof top, au Caire, une ville de 22 millions d’habitants. Il n’y a que de la poussière, de la chaleur et du bruit, des voitures partout, il n’y a pas un centimètre de terre cultivable… Maintenant, les gens cultivent sur leurs terrasses…

Lorsque l’on parle de la faim dans le monde, on est tenté de citer l’Éthiopie ou la Corée du Nord, en oubliant que cela affecte des pays dits normaux, comme l’Égypte, et même la France…

C’est le revers de la médaille, car on oublie qu’il y a aussi des pauvres dans les pays riches. Bien entendu, je me focalise sur la majorité des gens pauvres, c’est-à-dire ce que l’on appelle le tiers-monde, mais il faut aussi s’intéresser aux pauvres des pays riches, car je crois que c’est encore plus terrible. Ne pas avoir un sou en poche quand on traverse les Champs-Élysées, c’est terrible… Un tiers des personnes en France n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois, donc cela pose le problème global du système. Il y a assez de nourriture pour tous, il y assez d’eau pour tous et, malgré cela, il y a des millions de personnes qui sont laissées sur le bord du trottoir de la prospérité. Cela montre bien qu’il a des choses à revoir. J’entends partout parler de la transition écologique… C’est formidable, peut-être sommes-nous en train d’aller vraiment vers un mode de vie durable, c’est-à-dire de faire en sorte de laisser sur la Terre au moins les ressources que l’on y a trouvées, alors que toutes les statistiques virent au rouge, puisque l’on nous explique qu’il y aura davantage de plastiques que de poissons en 2040… On parle de ce nouveau concept de forêts vides pour parler des forêts sans arbres… Donc, c’est le système qu’il faut revoir et ce passage à l’agriculture industrielle ne fonctionne pas. C’est un système qui enrichit quelques personnes et qui en appauvrit beaucoup trop. Sans parler des effets sur le plan écologique, qui sont terribles. Quand on analyse les conséquences des produits transformés sur la santé, notamment sur le cancer et les maladies cardio-vasculaires, c’est terrible. Mais, pour l’instant je m’intéresse déjà à ceux qui n’ont même pas la chance d’avoir accès à des aliments transformés…

Pourtant, on comprend que l’on aurait les moyens de nourrir normalement toute la planète…

Les moyens existent. Si l’on prend l’exemple de l’eau, il y a assez d’eau pour tout le monde, simplement elle est mal distribuée et on perd la moitié de notre eau à cause des mauvaises conduites. Le gaspillage alimentaire est aussi quelque chose de grave. J’étais en Algérie récemment et, dans ce pays, un tiers du pain est jeté ! Il faut vraiment mener un travail de sensibilisation. La transformation doit être radicale, on doit aller vers un système qui nourrit bien les gens, c’est-à-dire sainement, et qui n’altère pas trop la nature. Il faut aussi que les grands intérêts trouvent leur compte dans cette transition, parce que le philanthropisme ne court pas les rues. J’ai vu des experts en pauvreté très bien payés, certains tarifs sont mirobolants ! Il faut sortir de ce cercle des spécialistes qui parlent aux spécialistes et aux politiques. Le premier acte politique que l’on commet dans sa vie quotidienne, c’est l’acte d’achat. Il faut savoir ce que l’on mange et à qui l’on achète le produit : est-ce un café qui a été produit par des producteurs ivoiriens dans des conditions difficiles ? Est-ce un café qui a été acheté d’une manière éthique ? C’est un acte purement politique et de plus en plus de gens veulent comprendre.

Toutes ces organisations internationales servent-elles vraiment à quelque chose ?

Toute aide sert, selon moi. Maintenant, cela peut être mieux fait ! Il faut faire davantage appel aux savoirs locaux, qui ne sont pas suffisamment pris en compte. Il faut remettre en valeur les savoirs traditionnels paysans, qui ont longtemps été contenus dans une approche folklorique et romantique, ce qui signifie nier tout leur caractère vivant ou évolutif. Comment dire à des Pygmées qui vivent dans leur forêt au Congo, quand on sait que ce sont des gens qui ont toujours détruit des arbres, qui ont toujours fait du charbonnage, depuis des milliers d’années, c’est leur mode de vie, comment leur dire que l’on ne peut plus faire cela, parce que cela pollue la planète ? Cela va être difficile…

Même en France, lorsqu’un restaurateur ou un épicier va se fournir chez des producteurs locaux, il faut privilégier cette alimentation…

Exactement. On peut avoir une attitude plus sensée et il faut essayer d’acheter les produits les moins transformés possible. Il faut aussi réfléchir sur son vote, car les politiques décident, ou non, de financer l’aide internationale. On ne vote pas pour des gens qui favorisent les grands groupes et qui utilisent des méthodes non durables. D’une manière générale, il faut acheter le plus près possible les aliments les moins transformés possible. Si l’on refusait de manger certains aliments de certaines sociétés, parce qu’ils n’ont pas été produits d’une manière éthique ou parce que l’entreprise exploite des gens, ce serait un acte politique formidable. Aujourd’hui, personne ne nous informe, parce qu’il y a une connivence. Certains chercheurs sont même payés pour diminuer ou relativiser la toxicité de certains produits ou de certaines techniques. Il est très difficile d’y voir clair dans ce monde aujourd’hui.

Malheureusement, les bonnes pratiques sont en train de disparaître dans le monde entier. Même au Maroc, l’épicier qui s’approvisionnait à la ferme voisine a presque disparu et il est remplacé par un gérant de Carrefour qui demande au producteur local de se référencer sur Internet !

Vous décrivez ce qui se passe à l’échelle mondiale. Alors, comment protéger les produits locaux ? Comment faire en sorte que tous les producteurs et pêcheurs continuent leur métier qu’ils font généralement de manière durable ? Il y aura toujours des gens qui abuseront, il y aura toujours des tricheurs et des gens malhonnêtes, mais en conclusion il ne faut jamais oublier que l’agriculture familiale reste l’agriculture la plus saine. J’étais au Liban pour parler des bonnes pratiques, j’ai rencontré une femme qui vivait en pleine montagne, coincée entre la Syrie et le Liban, avec tous les réfugiés qui arrivaient… Cette femme s’en est tirée avec sa petite famille et elle n’avait qu’un seul rêve : avoir une voiture réfrigérée pour pouvoir transporter son lait jusqu’à Beyrouth. Nous l’avons aidée et je trouve que c’est formidable.

On retrouve cette très belle phrase dans votre livre : « En Afrique, le silence est un acte de communication et d’éducation ».

Une amie africaine m’a fait cette remarque. En Europe, on appelle cela l’écoute, mais les Africains sont naturellement à l’écoute. C’est comme l’histoire de la tolérance. En Europe, on nous oblige à tolérer, mais les Africains ne connaissent même pas ce mot, puisqu’ils tolèrent naturellement…

Aujourd’hui, on nous explique qu’il y a trop d’habitants sur la Terre et que la surpopulation econstitue un fléau pour l’environnement. Donc, certains pensent même sérieusement qu’il faut diminuer le nombre d’habitants de quelques milliards…

C’est ignoble et c’est cruel ! Je ne culpabilise personne, je n’ai rien contre les gens riches, aisés et heureux, mais il s’agit simplement de dénoncer un système. Ceux qui expliquent qu’il y a trop de gens sur Terre sont à mes yeux des cyniques. Ils affirment qu’il n’y a pas assez d’eau et pas assez de nourriture, mais c’est complètement faux : tous les scientifiques savent qu’il y a assez de nourriture et d’eau pour tout le monde, seulement c’est mal distribué. Mais la course aux ressources naturelles a toujours existé. On veut simplement atténuer les injustices les plus criantes et les crimes contre les gens. L’homme est plein de ressources et la Terre a encore de nombreuses ressources. L’homme est capable de s’adapter très facilement, même si la température augmente. Je ne crois pas à la fin de l’humanité. Simplement, il faut entrer dans une phase de transition écologique pour aller vers le durable.

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