Jean Costentin : « La fumette, ça rend bête, le chichon ça rend con, pétard du matin, poil dans la main, pétard du soir, trou de mémoire ! »

Le professeur Jean Costentin était l’invité de l’association pornichétine ECLAT le samedi 23 mars, pour évoquer ses différents livres sur le fléau des drogues. Jean Costentin est docteur en médecine, pharmacien, docteur ès sciences, professeur émérite de pharmacologie à la Faculté de médecine et pharmacie de Rouen. Il a dirigé pendant 24 ans une unité de recherche associée au CNRS centrée sur la neurobiologie et la psychopharmacologie. Il promeut la devise du Centre national de prévention, d’études et de recherches sur les toxicomanies (CNPERT) qu’il préside : « S’il est important de nous préoccuper de l’état de la planète que nous léguerons à nos enfants, il l’est plus encore de nous préoccuper de l’état des enfants que nous léguerons à notre planète ».

« Le désastre des toxicomanies en France » de Jean Costentin est publié aux Éditions Docis.

Kernews : 70% des jeunes reconnaissent avoir consommé de la drogue, certains uniquement le temps d’une soirée, d’autres d’une manière plus régulière. Peut-on considérer que, pour la plupart, ce sera une expérience sans lendemain, ou doit-on craindre que cela ne constitue le début d’un processus d’addiction pour une majorité d’entre eux ?

Jean Costentin : L’expérimentation n’est évidemment pas un drame en soi, mais c’est une prise de risque car nul ne se connaît tant qu’il n’a pas essayé et cela peut l’amener à y renoncer à tout jamais, ou à devenir un usager très erratique, ou bien à être accroché très vite. Il y a des drogues, comme la cocaïne, qui accrochent très vite car deux ou trois usages peuvent se transformer en une dépendance dont on est incapable de se débarrasser. Le cannabis est la première drogue illicite qui apparaît sur la liste et il faut savoir que 20% de ceux qui l’essaient vont s’y accrocher et deviendront dépendants. Mais regardons aussi cette drogue licite qu’est le tabac, qui a pris 13 millions de nos concitoyens dans les mailles de son filet. Le tabac est à l’origine de 79 000 morts chaque année, c’est-à-dire 216 morts par jour.

Je vous interroge sur la drogue et vous bifurquez sur le tabac…

Mais le tabac est une drogue ! Ce n’est pas parce qu’elle est licite que ce n’est pas une drogue. Un sujet qui consomme du tabac devient accro et perd toute indépendance vis-à-vis de sa capacité d’en prendre ou non. Il y a des usages de l’alcool qui en font une drogue et même une drogue très dure. Si un sujet alcoolique – cela concerne un million de personnes en France – veut arrêter subitement sa consommation d’alcool, ses jours seront en danger. Relisez Zola, Gervaise, Coupeau, l’alambic… Le jour où il est incarcéré, n’ayant plus son alcool, il fait un delirium tremens dont il va mourir. Il y a des usages de l’alcool qui en font une drogue très dure et, si le sujet arrête brutalement sa consommation, par le jeu de crises d’épilepsie qui se soudent les unes aux autres, on en arrive à mourir. C’est pour cela que l’arrêt de l’alcool doit être géré en milieu hospitalier.

Certes, il ne s’agit pas de nier la dangerosité du tabac et d’encourager sa consommation mais, par rapport à l’héroïne ou au cannabis, ses effets sur le cerveau ne sont pas les mêmes car la personne reste productive sur le plan intellectuel…

Je suis d’accord avec vous, il n’y a pas de toxicité psychique du tabac, il y a une toxicité physique. Pour l’alcool, il y a une toxicité psychique et physique. Mais on ne peut pas défendre le tabac, car on appelle drogue douce une drogue qui fait quand même 79 000 morts par an ! Il y a les morts et toutes les pathologies qui vont pourrir la vie des individus. Le tabac est la première cause de mort évitable.

On observe que le comportement des usagers de cannabis change progressivement, que leur manière de raisonner n’est plus la même et cela a des conséquences sur leur vie professionnelle. Qu’en pensez-vous ?

Les jeunes Français sont les premiers consommateurs de cannabis dans l’Union européenne. C’est grave, parce qu’il y a une toxicité physique qui n’est pas négligeable. Pourquoi la France, qui est parmi le pays au monde qui consacre le plus de moyens à l’éducation de ses enfants, est-elle très mal payée en retour lors des concours internationaux comme le classement Pisa ? J’affirme que si l’on parvenait à éradiquer le cannabis de tout l’espace éducatif, mécaniquement, nous gagnerons au moins 15 rangs au classement Pisa, où nous sommes actuellement vingt-sixième… En clair, la fumette, ça rend bête, le chichon ça rend con, pétard du matin, poil dans la main, pétard du soir, trou de mémoire ! Le cannabis est un très grand perturbateur de la faculté d’apprendre et de retenir. On dira la même chose pour l’alcool et il n’est pas facile d’apprendre lorsque l’on est dans un état d’imprégnation alcoolique. Quand on a bu de l’alcool, l’alcool disparaît en quelques heures. Or, lorsque l’on fume du cannabis, il faut des jours et des jours pour que son effet disparaisse. Même chez un consommateur régulier de cannabis, lorsqu’il arrête subitement sa consommation, on en retrouve encore au bout de huit semaines dans ses urines. Le cannabis est une drogue longue qui s’accumule pendant des semaines dans les graisses de l’organisme et du cerveau, qui est un organe extrêmement riche en graisses.

Pourquoi cherche-t-on à entraîner la société française vers ce phénomène de crétinisation généralisée ?

Je ne sais pas si on le cherche, mais on le trouve ! L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies vient d’adresser un carton rouge à la France pour l’absence criante de toute pédagogie à cet égard. Le seul débat, c’est sur la dépénalisation ! Avant d’aborder ce genre de questions, il faudrait peut-être armer les jeunes Français et leurs parents, la société civile dans son ensemble, sur les méfaits de cette drogue. On engage un débat sur la légalisation, alors que l’on n’a pas encore posé les problèmes de la dangerosité ! Il y a un pays qui est exemplaire à cet égard, c’est la Suède, qui a découvert les méfaits du cannabis dans les années 70 et qui montre sa responsabilité dans cette pathologie psychiatrique majeure et irréversible qu’est la schizophrénie. Face à cela, la Suède s’est dotée d’une législation, qui est aussi sévère que la nôtre. Mais, la différence, c’est qu’elle est respectée. En France, cette loi n’a pas été justifiée, alors qu’une loi a besoin d’une justification. Là où il y a une pédagogie, il y a la possibilité d’agir, mais cette pédagogie n’existe pas en France.

Tout le monde sait que le cannabis est destructeur pour la santé mentale, qu’il fait perdre de la mémoire et qu’il a des effets délétères en termes de productivité intellectuelle… Est-ce par rejet de l’autorité que l’on n’écoute pas les experts ?

Il y a de cela. Actuellement, on cultive la mise en cause de ce qu’annonce la science et on voit des campagnes contre les vaccinations qui vont à l’opposé de toutes les données dont on dispose. Dostoïevski disait que « Dieu est mort, tout est permis », or même la science est en train d’être mise en doute… Ceux qui ont fait l’effort d’en apprendre plus que d’autres pour essayer d’aider les autres à savoir sont tenus en dérision. Il est beaucoup plus facile de rejeter d’un revers de main ce qui dérange, que de s’appliquer à apprendre et comprendre. Je crains que ce ne soit un phénomène qui se développe de façon importante, en France en tout cas.

Évoquons maintenant la cocaïne, la drogue des puissants et des riches, celle des avocats, celle des politiques, celle des artistes… Il y a même eu un président de la République qui en prenait régulièrement et qui en avait besoin ! Comment peut-on concilier l’exercice de très hautes fonctions avec la consommation de cocaïne ?

J’avoue que cela m’inquiète énormément d’imaginer, si j’adhère à ce que vous évoquez, que l’on puisse avoir la maîtrise du bouton nucléaire et que l’on soit par ailleurs accro ! À un certain âge, on a besoin d’une façon quasi quotidienne de la cocaïne et il est tout à fait inquiétant d’imaginer les perturbations psychiques que cela peut engendrer. Cette cocaïne est de plus en plus inquiétante. Les pays de la Cordillère des Andes ont une production croissante, l’Amérique est en train de mieux étanchéifier ses frontières et cette drogue part maintenant vers l’Afrique, elle nous arrive avec une abondance redoublée. Il y a une forme de cocaïne qui n’est plus le chlorhydrate qui se sniffe, qui se boit ou qui s’injecte, mais qui se fume : c’est le crack, qui coûte moins cher et qui met cette cocaïne à la portée des gamins. Dans ma région de Rouen, un addictologue suit une cohorte de 50 gamins de 12 à 15 ans qui se sont déjà fait piéger avec du crack. Ce crack arrive au niveau du poumon, passe rapidement dans le sang, arrive au cerveau et déclenche une forme de shoot qui ressemble à ce que ressent celui qui s’injecte de l’héroïne par voie intraveineuse. Cette cocaïne est devenue moins chère et celui qui essaie deux à trois fois le crack peut être irrémédiablement prisonnier de cette drogue. Actuellement, nous ne disposons d’aucun moyen de faire rompre un sujet dépendant à la cocaïne.

Le crack, c’est la cocaïne du pauvre, mais évoquons la cocaïne du riche, celle qui est consommée par des politiques ou des grands patrons. On vous répond toujours que c’est pour tenir et pouvoir travailler de six heures à minuit…

C’est vrai, mais, comme ils sont dépendants, s’ils sont en manque, ils ont une perte énorme de toutes leurs capacités. Mais c’est vrai aussi pour le tabac puisque tel sujet qui voit son taux de nicotine baisser n’a de cesse que de remettre de la nicotine dans le système. Sinon, il entre dans un état de morosité et de ralentissement psychique qui confine à un état de type dépressif. Avec la cocaïne, c’est beaucoup plus net.

L’addition se paie au moment de la vieillesse, avec notamment le développement de la maladie d’Alzheimer…

Absolument, puisque ce sont des drogues psychotoxiques, mais aussi neurotoxiques. On sait également que l’on recrute parmi les alcooliques un nombre d’Alzheimer bien plus important qu’une population qui s’abstient de l’alcool. Il faut aussi  parler des produits de substitution, qui constituent une véritable préoccupation. L’héroïnomane, on essaie de le faire rompre avec son comportement injecteur, alors on lui donne une drogue, la méthadone ou le Subutex, et cela amène le sujet à renoncer aux injections d’héroïne. Mais il est toujours sous l’influence de ces morphiniques ! Il se sent moins bien et il se met à tricher et à s’injecter de la Buprénorphine. Un tiers des sujets à qui le produit est prescrit, pour le faire rompre avec son comportement injecteur, s’injecte de la Buprénorphine. En plus, en allant voir plusieurs médecins prescripteurs et plusieurs pharmaciens, il va se constituer une provision de produits, ce qui va lui permettre de les revendre à des jeunes Français qui n’avaient pas encore pris le chemin des morphiniques. Avec l’argent qu’il va retirer de cela, il retourne à sa chère héroïne… Donc, sous prétexte de faire de la réduction de risques, on met à sa disposition le Subutex qu’il va détourner en allant le revendre à des jeunes qui découvrent le chemin de l’héroïne. On marche sur la tête et cela coûte extrêmement cher à la collectivité.

Évoquons l’alcool, c’est un produit dont on peut éviter d’être dépendant lorsque l’on boit modérément. Mais quelle est la définition d’une consommation modérée ?

Il y a la consommation festive, avec modération, qui ne doit pas dépasser trois verres de vin dans une même occasion, trois verres chez l’homme et deux verres chez la femme. Avec cet usage, l’alcool est un produit parfaitement acceptable au plan sanitaire. Ce n’est pas comme le tabac, il y a toute une graduation possible. Notre Académie de médecine dit que l’on est dépendant dès que l’on est incapable de se passer de toute boisson alcoolique, y compris le cidre et la bière, un jour par semaine. Dans ce vivier, qui représente quatre à cinq millions d’individus, un million d’entre eux dépassent franchement la mesure. L’alcoolique est un malade qui mérite notre compassion et ce mot ne doit pas recouvrir le moindre caractère péjoratif. Pour certains, c’est du 2 à 6 litres par jour, avec tout un tas de problèmes comme la marginalisation, la rupture familiale ou la rupture professionnelle. Il y a la cirrhose hépatique, les destructions neuronales qui vont avec et une empreinte forte sur la maladie d’Alzheimer.

Pour terminer sur une note optimiste, plusieurs études indiquent qu’après quelques décennies, lorsque l’on arrête totalement de fumer, il n’y a plus aucun effet sur le corps humain. Est-ce la même chose pour l’alcool et les drogues ? Le corps humain a-t-il la faculté de se régénérer ?

Je suis tout à fait d’accord s’agissant de l’alcool. Le fait d’arrêter la consommation de tabac et d’alcool permet de s’éloigner des risques multiples. Pour le cannabis, c’est presque la même chose et un jeune qui arrête complètement sa consommation pendant les grandes vacances va retrouver les aptitudes qui étaient les siennes. Néanmoins, une étude américaine indique que chez un sujet qui a fumé du cannabis pendant une vingtaine d’années, la perte de quotient intellectuel est d’environ 9 points et qu’elle n’est pas récupérable. En plus, si cela a déclenché une schizophrénie, il faut savoir que c’est une maladie dont on ne guérit jamais. Si le sujet schizophrène continue sa consommation de cannabis, il va avoir une résistance au traitement aux anti-psychotiques et cela va aggraver la fréquence des troubles. Avec les morphiniques, il semble que l’on puisse espérer une restitution intégrale, mais il y aura une très grande vulnérabilité à cette drogue. C’est vrai aussi pour le fumeur qui arrête : il ne doit surtout pas se rapprocher du tabac, y compris pour un usage exceptionnel, car le processus peut recommencer. Le sujet qui a eu la chance, ou la force, de se détacher d’une drogue doit en demeurer éloigné sans aucune exception, car il présente une vulnérabilité à retomber dans ses errements.

Soyez le(la) premier(e) à laisser un commentaire

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*