Laure Dautriche : « L’histoire est bel et bien là, dans telle partie d’un opéra ou d’une symphonie. »

Pornichétine et journaliste à Europe 1, elle raconte ces musiciens qui ont fait l’histoire…

Laure Dautriche est musicologue et journaliste à Europe 1. Elle connaît bien la presqu’île car ses parents habitent à Pornichet. Dans un livre intitulé « Ces musiciens qui ont fait l’histoire », elle raconte comment des grands musiciens ont entretenu avec les puissants des rapports d’admiration, de séduction ou d’opposition.

« Ces musiciens qui ont fait l’histoire » de Laure Dautriche est publié aux Éditions Tallandier.

Kernews : Vous ne publiez pas une énième biographie de compositeurs, puisque vous avez travaillé sur l’influence des grands musiciens sur leur époque. Comment avez-vous eu cette idée ?

Laure Dautriche : J’ai voulu voir comment ces grands compositeurs ont été influencés par l’histoire et comment ils ont écrit des œuvres, parfois des chefs-d’œuvre, grâce à cette histoire. Ils n’auraient pas écrit ces pièces musicales s’ils n’avaient pas vécu ces moments historiques. Je pense à Lully, qui a écrit pour Louis XIV pendant trente-cinq ans et qui, à sa façon, a construit la monarchie absolue et le règne de Louis XIV. Il y a eu aussi Verdi, au XIXe siècle, qui a contribué à unifier l’Italie parce que l’un de ses opéras, Nabucco, a été repris comme un cri de guerre par le peuple.

Il y a quelques siècles, les grands de ce monde avaient toujours un musicien auprès d’eux…

C’est exact et les grands compositeurs n’existaient pas sans un chef d’État, sans quelqu’un qui servait de mécène et qui misait sur le talent et la notoriété de ce musicien. Ces grands hommes étaient éclairés et sortaient grandis à l’idée d’avoir à côté d’eux un Mozart, un Beethoven ou un Verdi. Ces compositeurs avaient aussi besoin d’avoir un mécène pour leur permettre de créer des symphonies et des opéras.

Comment avez-vous choisi les musiciens que vous nous présentez ?

J’ai voulu me concentrer sur des figures très connues du public, des grands compositeurs, comme Lully, Beethoven, Mozart, Verdi, Debussy ou Chostakovitch, pour essayer de comprendre comment des chefs-d’œuvre ont pu émerger. Parfois, vous entendez un air, vous ne savez pas que c’est d’un grand compositeur et j’ai voulu mettre en valeur la création de ces symphonies en analysant le génie de ces hommes. On comprend que l’histoire est bel et bien là, dans telle partie d’un opéra ou d’une symphonie. En 1941, alors que la ville de Leningrad est bombardée, Chostakovitch commence à écrire une symphonie et l’on comprend mieux cette œuvre quand on sait qu’il l’a écrite dans de telles conditions.

Tous ces musiciens n’ont pas eu forcément une influence politique : ainsi, Louis XIV était simplement le mécène de Lully…

Mais Lully est quand même auprès de Louis XIV pendant plus de trente ans et il va finalement apporter sa patte. Il ne met pas seulement en musique le règne : il va très souvent devancer les désirs du Roi, parce qu’il connaît extrêmement bien Louis XIV et il va savoir écrire une œuvre mettant en scène un Louis XIV guerrier quand il sait qu’il doit partir à la guerre. Il arrive à créer des sonorités tout à fait nouvelles, en utilisant certains types d’instruments. Lully arrive même à surprendre le Roi et c’est aussi pour cette raison qu’il va rester auprès de lui aussi longtemps. Lully surprend Louis XIV, il arrive à l’étonner et il est d’ailleurs à l’origine du style classique français. Aujourd’hui, les musicologues étudient toujours la musique de Lully, parce qu’elle est absolument fascinante à décortiquer. Il arrive à être dans la tête de Louis XIV avant même que le Roi ne puisse exiger quelque chose : « Majesté, c’est cela que vous avez envie d’entendre. Vous voulez être le maître de l’Europe, je vais vous écrire une musique qui va faire de vous le maître de l’Europe… » Résultat, la musique de Lully va être jouée dans toutes les cours européennes… Cela correspondait tout à fait à ce que voulait Louis XIV.

À l’époque actuelle, dans les dictatures, on retrouve toujours des chants patriotiques sur le thème du président qui est le plus fort et qui va mener son peuple à la victoire…

D’ailleurs, je parle aussi de Richard Strauss, qui a vécu au même moment qu’Hitler. Il a 80 ans au moment où Hitler arrive au pouvoir et il va être pris en étau, parce qu’il veut rester indépendant, mais s’il veut continuer de jouer sa musique en Allemagne, il va devoir s’adapter… Il va être obligé – pas totalement contre son gré – d’écrire la musique qu’Hitler lui demande, comme celle des Jeux olympiques de 1936 en dirigeant l’orchestre dans le stade. Je distingue les musiques qui sont imposées par une dictature et les musiques de résistance que peuvent mettre en œuvre des compositeurs à un moment ou un autre de leur carrière.

Certaines œuvres contribuent à réveiller un peuple, comme a pu le faire Verdi…

C’est très étonnant. C’est un compositeur qui est énormément joué aujourd’hui. Or, il ne réussit pas au début de sa carrière, il n’arrive pas à composer, il ne sait pas comment faire… Et, finalement, il écrit Nabucco, qui est un opéra extrêmement connu. L’un des airs de Nabucco, chanté par le chœur des esclaves, va avoir un retentissement très étonnant. Le peuple va aimer les sonorités et les paroles, et il va ressentir cet air comme un champ de rassemblement pour les Italiens qui veulent se défaire de la présence extérieure afin que l’Italie devienne indépendante. Cet air va devenir extrêmement symbolique. Tout le monde va commencer à crier « Viva Verdi ! » et, pendant plusieurs années, Verdi deviendra une sorte de porte-drapeau, sans qu’il n’ait d’ailleurs rien demandé. Son œuvre le dépasse et devient la propriété de tout un peuple.

Ces compositions ont traversé des générations parce que ce sont des œuvres, alors qu’elles auraient pu parcourir le temps simplement sur le plan historique…

C’est vrai. Ce sont des œuvres fantastiques musicalement, parce qu’elles ont été écrites par de grands compositeurs. Elles ne sont pas toutes de la même qualité, bien sûr, mais il y a des symphonies de Beethoven ou de Debussy que l’on écoute toujours, parce qu’il y a le génie créateur qui est à l’œuvre. L’histoire donne un éclairage nouveau, mais ces œuvres sont fantastiques pour plusieurs raisons. Elles sont extrêmement bien écrites, sur le plan de l’orchestration, avec des couleurs instrumentales tout à fait nouvelles. On retrouve cela chez Berlioz, qui veut absolument participer aux Trois Glorieuses, et il écrit la Symphonie fantastique qui est un bijou instrumental, avec des combinaisons tout à fait nouvelles et une écriture qui n’a rien à voir avec ce que l’on entendait précédemment. Ce sont des œuvres géniales parce qu’elles sont écrites d’une façon inédite, avec une couleur fantastique, et aussi parce que cela nous dit beaucoup de choses. On peut se mettre à rêver, s’imaginer à leur place, parce que c’est leur époque qui surgit et c’est un climat. C’est le témoignage d’une époque, tout en étant un bijou musical.

Aujourd’hui, lorsque l’on veut transmettre un message politique dans une chanson, on doit marteler un refrain comme « Aujourd’hui, on n’a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid… » Comment pouvait-on passer des messages alors que ce n’étaient que des mélodies ?

Vous évoquez les chansons d’aujourd’hui et, quand on analyse la structure de ces symphonies ou de ces pièces pour piano, il y avait une similarité. On prenait une mélodie, mais on répétait cette mélodie et les formes sont finalement assez semblables à celles d’aujourd’hui. Il fallait aussi des mélodies très reconnaissables : je pense aux œuvres de François Joseph Gossec, qui est un compositeur de l’époque de la Révolution française qui met en musique les événements de la Révolution française. Il n’y a pas de chants, mais avec les instruments, les tambours, les trompettes et la masse sonore qu’il mettait en œuvre, le message patriotique passait. Il fallait mettre en musique les grandes fêtes révolutionnaires et c’est notamment lui qui a mis en musique la cérémonie du transfert des cendres de Voltaire au Panthéon. Le message passait par la forme de la pièce musicale utilisée et par l’importance donnée à tel ou tel instrument.

Il fallait davantage de créativité que de nos jours. Si vous deviez faire un livre sur les chansons contemporaines qui ont commenté l’histoire, on pourrait prendre l’exemple de Michel Sardou avec « Le France » ou Maxime Le Forestier avec « Né quelque part », or on ne peut pas affirmer que ces refrains vont traverser les siècles…

Oui, car ce sont deux catégories absolument différentes. Ces grands compositeurs ont étudié énormément l’harmonie et l’orchestration, ils écrivent depuis qu’ils sont tous petits, ils savent improviser, ils savent comment utiliser tel ou tel instrument, ils connaissent les effets de chaque instrument… On peut passer plusieurs heures à étudier ne serait-ce que quelques mesures de ce qu’ils ont écrit et c’est ce qui est passionnant.

Lorsque La Fontaine voulait ironiser sur la cour, il écrivait ses fables : était-il aussi facile pour un musicien de se moquer ou de dénoncer ?

Leur façon de résister, de se mettre en marge ou de se moquer, c’était de ne pas respecter les règles classiques de la musique. On pouvait déceler quelques libertés et Berlioz a beaucoup fait cela. Il n’était pas très académique, il ne respectait pas les règles classiques de l’écriture musicale et c’était sa manière d’être un peu rebelle.

Dans votre livre, il y a aussi une référence contemporaine avec la musique du film « Z » de Costa-Gavras…

Je parle de Mikis Theodorakis, qui est le compositeur qui a écrit la musique de ce film et il était à l’époque en pleine dictature des colonels. Il était exilé sur une île grecque et il était très compliqué pour Costa-Gavras de communiquer avec lui. J’ai eu la chance de lui poser quelques questions pour essayer de comprendre ses liens avec Mikis Theodorakis et, surtout, comment il a pu communiquer avec lui, puisqu’il était en exil à ce moment-là, pour écrire la musique du premier thriller politique de l’histoire. Pour cela, il envoie le producteur Jacques Perrin sur l’île. Jacques Perrin se fait passer pour un touriste et c’est de cette manière qu’il arrive à se rapprocher de Theodorakis et à obtenir son aval. À partir de là, le compositeur donne son accord pour que le réalisateur utilise librement toute sa musique et Costa-Gavras va piocher dans les chansons de Theodorakis. C’est une musique qu’il aime profondément, parce qu’il estime que c’est une musique politique. À un moment, il ne trouve pas une musique qui puisse s’adapter à une scène et il a l’idée de prendre une musique de Theodorakis à l’envers. Il commence par la fin et il revient progressivement vers le début. Quelques années plus tard, après la chute des colonels, les deux hommes se retrouvent et Theodorakis est surpris par cette musique… Il ne se doutait pas que c’était sa propre musique à l’envers…

On apprend aussi que la musique est un langage. Si l’on écoute la musique d’« Apocalypse Now », on l’associe évidemment à la guerre. Pensez-vous que l’identification serait identique si l’on n’avait pas vu le film ?

C’est assez fascinant comme sujet. On a envie de dissocier l’histoire et la musique, on peut tout à fait le faire et le ressenti est alors totalement différent. Mais j’ai aussi compris qu’il y a des musiques parfaitement cinématographiques. Il y a des musiques américaines, comme celle de Korngold : on a l’impression d’entendre « Star Wars », alors qu’il l’a composée au début du siècle dernier… C’est aussi cela, la puissance de la musique. Si l’on sait à quoi correspond la musique, on l’entend différemment, mais, si l’on ne le sait pas, on peut tout à fait se créer son propre film et c’est ce que je trouve absolument fascinant dans ces grandes musiques. Chacun peut entendre une musique à sa manière.

Vous évoquez aussi Mozart sous un angle particulier…

Il va rejoindre la franc-maçonnerie durant les sept dernières années de sa vie. J’ai mis beaucoup de temps à rassembler des documents pour recréer la scène d’intronisation de Mozart au sein de la franc-maçonnerie, en voyant à Vienne les documents qui restaient, et à essayer de comprendre l’entrée de Mozart dans la franc-maçonnerie. C’est quelque chose d’assez fascinant. Toute l’élite de la ville fait partie de la franc-maçonnerie et on réalise que Mozart n’aurait pas écrit les mêmes œuvres sans la franc-maçonnerie : par exemple, « La Flûte enchantée » est bourrée de références à la franc-maçonnerie. Il ne faut pas aller trop loin, mais il y a des personnages qui font leur chemin en franc-maçonnerie. Il initie un homme et une femme, ce qui est absolument nouveau pour l’époque. Mozart était couvert de dettes, mais la franc-maçonnerie l’a énormément aidé au cours des dernières années de sa vie. Il va solliciter des frères qui vont lui donner un peu d’argent et c’est ce qui va lui permettre de tenir. Il a beau composer, gagner un peu d’argent, il dépense énormément aux jeux, il est très endetté et les francs-maçons vont beaucoup l’aider. Pas autant que l’on pourrait le penser, car l’un de ces frères va l’aider un peu, mais, quand Mozart va lui écrire, il lui répond qu’il ne peut pas aller trop loin non plus… Lorsque l’on observe le parcours de Mozart, il se met à écrire le Requiem dans les derniers mois de sa vie, en 1791. Il est malade, il est à bout de forces, mais, un mois avant sa mort, il s’arrête pour écrire une petite cantate maçonnique. Il s’arrête dans ce travail gigantesque qu’est le Requiem pour écrire cette petite pièce symphonique que l’on jouait dans les Loges…

Pourtant, il n’était pas compatible d’écrire un Requiem et une petite cantate maçonnique, compte tenu de la position de l’Église…

C’est vrai, c’est dire à quel point c’est quelque chose de fondamental pour lui. Sa musique maçonnique est assez géniale, on la connaît assez peu, alors que ce sont des pièces magnifiques d’équilibre et de lumière. La lumière est un mot très important dans l’univers franc-maçon, mais il y a une petite pièce de trois minutes, « Le voyage du compagnon », qui est un véritable bijou. Cet apport de la franc-maçonnerie l’a aidé indéniablement dans les dernières années de sa vie, parce qu’il est au plus bas. Il vient de perdre une petite fille, il a énormément de dettes et, en l’espace de quelques semaines, il écrit trois symphonies incroyablement parfaites : la 39, 40 et 41. On se dit que c’est un miracle qu’il puisse écrire ces œuvres dans ce contexte et à une telle vitesse. Peut-être que la franc-maçonnerie lui est d’une grande aide. Il a besoin de spiritualité et il a besoin de se dépasser. Il est chrétien et il ne veut pas se détourner de Dieu, mais il se dit que cela ne lui correspond pas complètement. Alors, il trouve dans la franc-maçonnerie un univers de spiritualité qui est intellectuellement très intéressant pour lui.

Comment ces personnes ont-elles pu composer de telles œuvres en étant dans des situations complètement différentes, comme Lully, qui vivait au cœur de Versailles, et Mozart qui était dans la tristesse et dans la misère ?

Des compositeurs contemporains m’ont expliqué qu’ils écrivaient parfois mieux dans un climat agréable, parce qu’ils sont en possession de tous leurs moyens. Ils sont aussi plus apaisés et plus libres, certaines choses émergent. À l’inverse, pour d’autres compositeurs, l’oppression, la guerre ou le combat sont des choses qui peuvent motiver énormément et, sans cela, leur musique ne serait pas la même. Chaque compositeur réagit différemment à l’histoire qu’il est en train de vivre.

Soyez le(la) premier(e) à laisser un commentaire

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*