Guillaume Bigot : « Si vous endoctrinez la jeunesse en lui expliquant que dans trois dizaines d’années la nature et l’humanité sont en danger de mort, vous préparez une radicalité politique qui va justifier le recours aux armes. »

Analyse. Comment les totalitarismes du XXe siècle influencent nos craintes et nos combats

Guillaume Bigot est politologue et essayiste. Sa dernière tribune publiée dans Causeur a fait beaucoup de bruit car, en évoquant Greta Thunberg et les jeunesses écologistes, il estime que « depuis le national-socialisme, aucun mouvement idéologique n’avait appelé les enfants et les adolescents à défiler pour en remontrer au monde adulte… » Son analyse ne remet nullement en cause le bien-fondé du combat des écologistes, Guillaume Bigot n’est pas un climatosceptique et il ne fait aucun lien entre les écologistes d’aujourd’hui et les nazis. Simplement, il nous amène à réfléchir sur le sujet suivant : le communisme a voulu détruire la planète au nom de la supériorité de l’homme sur la nature, alors qu’à l’inverse le nazisme a voulu détruire l’homme au nom de la supériorité de la nature. Or, pour Guillaume Bigot, nos craintes et nos combats sont inconsciemment dictés par les conséquences de ces deux totalitarismes et c’est pour cette raison que les Européens – contrairement aux Américains, qui n’ont pas subi le nazisme ou le communisme – ont toujours peur de débattre sur des sujets sensibles comme le climat ou l’immigration.

Guillaume Bigot est directeur général du Groupe IPAG Business School, membre du conseil scientifique de la Fondation Res Publica, le centre d’études de Jean-Pierre Chevènement, et il est également l’un des fondateurs des Orwelliens, avec Natacha Polony.

Kernews : Vous avez publié il y a deux ans, avec Natacha Polony un ouvrage intitulé « Bienvenue dans le pire des mondes. Le triomphe du soft totalitarisme ». Or, on constate que ce soft totalitarisme s’exerce aussi dans des domaines comme l’écologie, l’immigration ou la fiscalité où il est difficile de débattre car l’affrontement se résume toujours entre le camp du bien et celui du mal…

Guillaume Bigot : C’est exact. De manière plus profonde, nous sommes face à un phénomène qui s’appelle l’hystérèse, ou l’hystérésis, c’est-à-dire un effet de mémoire traumatique. L’exemple donné par les économistes est le suivant. La Banque centrale allemande, donc la Banque Centrale européenne qui poursuit son action, lutte toujours contre l’inflation de manière obsessionnelle. La Réserve fédérale des États-Unis lutte toujours contre le chômage et, face à l’idée que le chômage s’emballe aux États-Unis, il y a une réaction extrêmement violente de la Réserve fédérale des États-Unis. Les économistes appellent cela l’effet d’hystérèse, l’effet mémoire ou l’effet traumatique. Comme l’Allemagne a été frappée par l’hyperinflation, il y a une sorte d’obsession d’hyperinflation et, même lorsque l’hyperinflation a disparu, les autorités monétaires européennes luttent contre l’inflation… La cause a disparu, mais les faits persistent. Or, avec ce soft totalitarisme, on a le même phénomène. Je pense que les sociétés occidentales ont été très marquées, traumatisées, choquées, par les phénomènes totalitaires, qui sont d’un côté le totalitarisme rouge, le communisme dans son pic et, de l’autre, les totalitarismes bruns à travers le fascisme et le nazisme. Tout ce qui rappelle ces totalitarismes, ainsi que leurs thématiques, suscite un effet traumatique, un effet d’obsession, qui fait qu’aujourd’hui nos contemporains ont l’impression de lutter contre le retour de ces totalitarismes, comme si ces totalitarismes existaient encore, tout en empruntant à ces totalitarismes des caractéristiques qu’ils ignorent. Le cas de l’écologie me semble typique puisque c’est surtout le totalitarisme rouge – l’Union soviétique, la Chine et tous les communismes en général – qui ont littéralement mis à sac la nature. L’exemple le plus frappant, c’est Tchernobyl ou la mer d’Azov. On a des phénomènes de dégradations gigantesques à l’échelle continentale en Russie et on a l’impression que cette obsession contemporaine pour l’écologie, sans que nous le comprenions, revient à dire que nous ne voulons plus du tout intervenir sur la nature et que nous devons nous effacer face à la nature, quitte à se suicider pour que la nature reprenne ses droits, je caricature, c’est un effet traumatique, un effet retard, de cette agression contre la nature du totalitarisme soviétique. Dans le cas du totalitarisme nazi, ce qui est très étonnant, c’est que le nazisme était une écologie au sens strict : c’était une doctrine politique qui considérait que la culture n’avait aucun droit et que la politique c’était de la biologie et la poursuite de la lutte entre les espèces. C’est non seulement le concept de race, la lutte contre les races, l’espace vital, tout cela est extrêmement écologique… Il s’avère que le Führer lui-même était un pionnier du véganisme, il refusait que l’on fasse des différences entre les espèces, et il refusait que l’on place l’espèce humaine au-dessus. Bien sûr, le Führer considérait que la lutte contre les races s’inscrivait dans une vision biologique et raciale de la politique. Finalement, l’écologie contemporaine, dans ses versions les plus extrémistes, à travers le véganisme, cet affolement à l’égard des émissions de CO2, avec cette panique autour de la planète qui va disparaître, c’est à la fois un effet des folies du communisme à l’égard de la nature et, simultanément, un retour du refoulé de cette écologie nazie.

Vous avez publié une tribune très remarquée dans Causeur et les commentaires sont intéressants. Bien sûr, vous apportez une clé de réflexion générale et vous ne dites pas que les écologistes sont des nazis. Cependant, on a l’impression que les gens ne réfléchissent pas et, dans les commentaires, on vous répond que vous dites n’importe quoi et, puisque Hitler aimait les chiens, tous ceux qui aiment les chiens seraient des nazis…

Évidemment, mais j’utilise le raccourci pour attirer l’attention… C’est une technique publicitaire qui consiste à tirer un coup de pistolet pour attirer l’attention pour, ensuite, dérouler une réflexion qui, sinon, resterait très confidentielle. Peut-être que ce procédé se retourne contre moi… Plus profondément, on touche un point sensible, on sent bien que c’est là où le bât blesse, que c’est là où notre société contemporaine a mal, notamment sur tout ce qui concerne les différences de races, les différences sexuelles ou le handicap. Notre société a mal face à toutes les marques d’intolérance et d’inégalité. Pourquoi ? On revient sur cette idée de traumatisme car, comme par hasard, ce sont toutes les victimes du nazisme, désignées par le troisième Reich comme des gens à abattre, qui aujourd’hui se considèrent comme des victimes. Toutes ces personnes étaient des victimes du troisième Reich, mais il a échappé à nos contemporains qu’Hitler est mort et que son cadavre a été brûlé, donc le troisième Reich a disparu brutalement – heureusement pour l’avenir de l’humanité – mais on fait comme si cela existait toujours. On essaie de recréer de manière anachronique une lutte contre le troisième Reich ou une lutte tout aussi anachronique contre le stalinisme.

Cette lutte passe-t-elle par le rejet de sa propre identité comme lorsqu’un ancien ministre, Yves Cochet, déclare dans Ouest France que pour sauver la planète, il faut limiter nos naissances et mieux accueillir les migrants ?

C’est très intéressant, puisque nous sommes vraiment au cœur de ce phénomène d’hystérèse, parce que la politique nataliste était une politique nazie. Non pas que toute politique nataliste soit de facto une politique nazie… Mais il y a un problème, notamment en Allemagne, à réactiver une politique nataliste parce que, précisément, cela réveille de mauvais souvenirs, cela touche le point sensible, c’est le nerf historique que l’on touche. On voit qu’il y a un nazisme caché dans cette espèce de volonté de se soumettre à la nature et, plus profondément, c’étaient les politiques totalitaires d’inspiration marxiste qui exaltaient le volontarisme, c’est-à-dire le fait que la volonté politique, en particulier l’État, peut tout à partir du moment où l’on a décidé de… Ce phénomène est très étonnant. Prenons l’exemple de Lyssenko : ce savant soviétique, qui était biologiste, disait que tout devait plier à partir du moment où le volontarisme soviétique voulait quelque chose. Si les Soviétiques avaient décidé que la science devait devenir bolchevique et que les bolcheviques, parce qu’ils étaient animés d’une foi inébranlable, allaient mettre la science à leur service, il y avait une biologie prolétaire. C’est complètement délirant ! C’est comme un effet détente d’un ressort. Notre civilisation a tellement été traumatisée par ces phénomènes du communisme et du nazisme, avec un énorme effet retard, que l’on vit en ce moment le retour de manivelle. C’est un retour de manivelle d’autant plus violent qu’il est complètement inconscient. Lorsque Monsieur Cochet dit cela, il n’a pas conscience qu’il est l’objet, à son corps défendant, de forces inconscientes. Il y a des acteurs politiques qui sont l’objet de forces inconscientes historiques. Il y a un phénomène de refoulement historique et c’est maintenant que nous sommes pris par cette peur de détruire la planète, la peur de maltraiter les migrants, la peur de maltraiter les homosexuels, la peur d’atteindre à la dignité des handicapés et que sais-je encore… Alors, on est pris dans une espèce de frénésie de protection des différences. C’est tellement vrai que l’on arrive à cette bizarrerie qui consiste à prendre une ultra exception, comme les transsexuels – cela existe, mais c’est vraiment très minoritaire sur le plan statistique – et l’on dit que le transsexuel est la norme au même titre qu’une autre personne.

Yves Cochet vient également de déclarer dans Le Parisien que la situation est très grave, puisque l’humanité pourrait s’éteindre en 2050. Cette date est importante, c’est demain… Dans le même temps, on assiste à des manifestations sincères de jeunes qui estiment que la planète va disparaître de leur vivant et l’on voit des députés déposer des propositions de loi pour faire interdire l’avion sur de courtes distances. Quand on analyse ce rapport au temps, on peut penser que les gens suspectés de ne pas contribuer au bien de la planète seront lourdement sanctionnés…

C’est exactement cela. C’est le traumatisme créé par des régimes de terreur qui nous amène à sécréter des doctrines anti-terreur, anti-État et même anti-humanité et, par crainte que la terreur soit de retour, ces politiques anti-terreur préparent une autre forme de terreur. Si vous endoctrinez la jeunesse en lui expliquant que dans trois dizaines d’années, c’est une vue humaine, la nature et l’humanité sont en danger de mort, vous préparez une radicalité politique qui va justifier le recours aux armes puisque, si vous ne prenez pas les armes, l’humanité va y passer. On voit bien cette inversion du paradigme. Le communisme, c’était le prolétariat qui allait sauver l’humanité, mais en faisant la révolution au nom du prolétariat, vous alliez aboutir à une société dans laquelle l’amour s’échangerait contre l’amour. Tous les moyens étaient bons, donc on pouvait tuer, puisque l’on avait la possibilité d’accoucher d’un monde où l’humanité serait débarrassée des injustices et des inégalités. Maintenant, on est dans un paradigme inverse, on nous explique que l’humanité va mettre en danger la planète et la nature. Face à cela, qui pourrait ne pas utiliser tous les moyens à sa disposition, y compris les plus violents, pour faire cesser une telle menace ? Nous sommes dans la préparation d’une radicalité terrible, que l’on ne mesure pas trop, parce que tout est très pacifiste, tout est animé de bons sentiments… Mais l’enfer est pavé de bons sentiments ! En plus, dans cette affaire, on ne s’adresse pas à des citoyens de 16 à 18 ans, mais à des enfants en bas âge et c’est en ce sens qu’il y a un phénomène d’endoctrinement qui est complètement totalitaire. C’est-à-dire que sous prétexte de condamner un monde adulte qui a été lui-même capable des péchés totalitaires, on s’adresse à la jeunesse parce qu’elle est vierge. Il faut maintenant compter sur les petits enfants pour nous sauver, parce qu’ils ne sont pas corrompus par l’humanité… C’est une démarche profondément totalitaire. Les deux grands totalitarismes ont de nombreux points communs, mais il y a quand même une différence : le bolchevisme, qui a tué autant ou plus que le nazisme, a beaucoup moins mis en péril la notion même d’humanité. L’humanité, c’est l’être humain, donc c’est la transmission culturelle d’une génération à une autre. L’humanité part du principe que les plus vieux en savent plus que les plus jeunes et, si vous refusez cette idée simple en considérant que les jeunes qui ne savent rien – parce qu’ils ne savent rien – sont dans le vrai, vous arrachez l’homme à son humanité. Le nazisme a été très loin dans ce domaine puisque l’on disait à la jeunesse hitlérienne : « On compte sur vous, vous n’avez pas été corrompus par la culture et la science, dont vous allez être les fauves dont le Reich a besoin pour régénérer le monde ». Aujourd’hui, on demande à des gamins d’aller manifester avec des pancartes… C’est extrêmement sympathique, mais c’est très grave, car il se joue quelque chose d’extrêmement sérieux sans que l’on en ait conscience.

Vous évoquez le cas de cette jeune fille, Greta Thunberg, avec les chefs d’État qui vont se prosterner devant elle…

Elle me fait penser à ce personnage de Game of Thrones qui est tombé d’un mur et qui est sur une chaise roulante… C’est une enfant, elle a une expression étrange et cela semble la prémunir de toute espèce de critique… Ses intentions sont forcément pures, en plus c’est une jeune femme malade, donc il est vraiment interdit de la critiquer. Derrière cela, le monde adulte n’ose plus dire aux jeunes : « Vous êtes beaux, dynamiques, énergiques, vous avez toutes les qualités de la jeunesse, mais, comme vous êtes jeunes, vous ne savez rien par définition ». L’idée que cette jeune fille, parce qu’elle est jeune, détient la vérité m’apparaît être comme profondément suicidaire pour l’humanité. Quand il évoque cette apocalypse pour demain matin, derrière, Monsieur Cochet ne le dit pas ainsi, mais on a quand même l’impression qu’il a presque envie que ce soit irrécupérable. Il y a une sorte de pulsion de mort qui s’exprime. On peut considérer qu’il force le trait, mais inconsciemment j’entends quand même une espèce de volonté de disparaître. C’est le sanglot de l’homme blanc européen. Les États-Unis résistent à cette espèce de pulsion de mort et de suicide, tout simplement parce que les États-Unis n’ont pas subi le totalitarisme sur leur sol et cela crée une énorme différence.

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