France cherche Europe désespérément

À l’approche des élections européennes, Pierre Ménat publie « France cherche Europe désespérément ». L’auteur a été ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas, et il a été le conseiller de Jacques Chirac à l’Élysée sur les questions européennes. Ce diplomate de carrière a aussi été conseiller de deux ministres des affaires étrangères, Alain Juppé et Jean-Bernard Raimond, et directeur des affaires européennes au Quai d’Orsay. Le fond du problème, c’est que les Français ne comprennent pas l’Europe. En fait, ils ont envie que cette Europe soit conforme à leur vision de notre pays : « La France a été à l’origine du projet européen et, avec le général de Gaulle, elle a construit une Europe qui était à son image, en tenant compte des autres partenaires évidemment. Mais nous n’étions que six et, pendant très longtemps, cette Europe a été conforme aux attentes des Français, grâce à la politique agricole commune qui a été pendant très longtemps la seule politique européenne. Progressivement, les choses ont changé, pour plusieurs raisons : d’abord, par l’effet du nombre, puisque nous sommes passés de 6 à 28 membres, en comptant encore le Royaume-Uni, aussi, parce que la principale politique régionale de cohésion bénéficie en priorité aux pays les moins prospères, enfin, en raison du facteur linguistique, puisque l’anglais va rester la langue de travail principal de l’Europe ».

Alors, comment faire repartir le projet européen ? D’abord, il faudrait retrouver notre âme, souligne Pierre Ménat : « Quand on regarde les idées des pères fondateurs, certains étaient plus fédéralistes, d’autres plus souverainistes, mais le projet européen comportait plusieurs dimensions et une très forte ambition, non seulement économique, mais aussi politique. Ce projet s’est heurté aux objections de nos partenaires dont la plupart ne conçoivent pas la politique étrangère sans une certaine dépendance vis-à-vis des États-Unis. Aujourd’hui, c’est probablement l’une des pistes de relance, puisque nous constatons que les États-Unis se désintéressent de la cause européenne. Ils veulent toujours avoir un rôle de direction, mais ils veulent moins s’impliquer, puisque nous sommes dans un monde où des grandes puissances, comme la Russie ou la Chine, se sont renforcées. L’âme européenne, ce serait de constituer une puissance globale qui aurait tous les attributs de la puissance, mais c’est un long chemin… » Comment retrouver son âme, alors que les stratégies des États sont différentes ? Il suffit de se souvenir de la position de la France au moment de la deuxième guerre du Golfe : « Tous les mécanismes ne remplacent pas l’accord politique et, dans cette affaire, nous avions une majorité de pays européens qui se sont alignés sur Washington, mais cet épisode peut donner lieu à réflexion, y compris chez nos partenaires. Cette affaire de l’Irak a bouleversé profondément la donne stratégique. Je suis peut-être un peu trop optimiste, mais je pense que si l’on relançait un tel projet aujourd’hui, nous aurions un peu plus de cohérence. En plus, nous sommes dans un domaine où nous pourrons mobiliser que ceux qui le souhaitent… »

Dans son histoire de l’Europe, Pierre Ménat compare la fondation de l’union européenne à un mariage : « C’est le début qui marque à jamais le devenir de l’Union… » Or, si l’on était amoureux au début, c’est en vivant ensemble que l’on ne s’entend plus : « On a lancé ce mariage à six à cause de la Seconde Guerre mondiale et, tout de suite après la guerre, pour traiter les problèmes de la reconstruction et de la remise à niveau de l’Allemagne, qui était de l’intérêt collectif, on a décidé de faire ce choix européen. Il y a eu quelques tentatives qui ont échoué et, ensuite, il y a eu le Traité de Rome, qui était essentiellement une organisation économique, mais qui a été revisité par le général de Gaulle, qui a imposé par exemple une politique agricole commune. Les premiers problèmes sont arrivés avec l’élargissement au Royaume-Uni puisque nous avons eu un partenaire qui, aussitôt entré, a commencé à discuter, à dire qu’il n’était pas content et que beaucoup de choses n’allaient pas. Il a demandé de l’argent et des dérogations. Et cela a continué jusqu’au Brexit… Tout cela s’est développé avec d’autres pays et maintenant nous ne sommes plus dans un mariage, mais dans une énorme association, puisque nous n’avons pas réussi à fixer des règles communes avant le grand élargissement ». Pour réussir cette union, Pierre Ménat estime qu’il est nécessaire de renforcer les règles communes : « Nous devrons avoir des institutions plus solides pour tenir le choc, car, avec 28 membres, il faut avoir une gouvernance plus solide. C’est la raison de l’échec. On parle beaucoup du Traité de Lisbonne ou du référendum de 2005, mais on ne parle pas de l’échec qui a été le nôtre à Amsterdam, que je relate assez longuement dans mon livre. Il fallait renforcer les institutions et la Commission européenne avant l’élargissement. C’était un organe extrêmement puissant et solide, chacun peut le contester, mais elle tenait sa force de son faible nombre de sa collégialité. Nous ne sommes pas arrivés à restaurer une commission collégiale, parce que chaque nouveau pays a voulu son commissaire européen. On a donc été obligé d’avoir cette règle d’un commissaire par État membre et, avec 27 membres, la Commission ne peut pas vraiment remplir ses différentes missions ».

« France cherche Europe désespérément. » de Pierre Ménat est publié aux Éditions Pepper.

Pierre Ménat répond aux questions de Yannick Urrien

 

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