François Berléand : « J’ai trois quarts de sang étranger, mais dans ma tête je suis 100 % Français et fier de l’être. »

L’acteur en représentation à La Baule le 21 décembre 2019.

La popularité de François Berléand est toujours aussi forte. L’acteur figure à l’affiche de nombreux films, mais il est également au théâtre. Il joue dans une pièce intitulée « Encore un instant », qui sera proposée le samedi 21 décembre prochain au Palais des Congrès Atlantia à La Baule. Dans l’entretien exclusif qu’il nous a accordé, il évoque ce spectacle et livre des confidences, en abordant une facette moins connue de sa personnalité.

« Encore un instant », samedi 21 décembre à 20h, avec Lionel Abelanski, François Berléand, Vinnie Dargaud et Michèle Laroque. Réservations et informations à Atlantia au 02 40 11 51 51 ou à l’Office de tourisme de La Baule.

Kernews : Vous êtes à l’affiche d’une pièce intitulée « Encore un instant », programmée le samedi 21 décembre à Atlantia à La Baule. Quel en est le thème ?

François Berléand : C’est une pièce à quatre personnages : Michèle Laroque, qui interprète le rôle de Suzanne, est une immense actrice adulée, et aimée par les trois protagonistes de l’histoire, dont moi, qui suis son mari mais décédé dans un accident de voiture un an auparavant. En fin de compte, je suis une espèce de fantôme et je n’apparais qu’à ma femme et pas aux autres personnages. C’est une comédie sentimentale sur le manque, mais aussi une réflexion sur l’être aimé, lorsqu’il part et lorsqu’il revient par l’esprit. En fin de compte, c’est une femme qui a toujours été très dépendante de son époux. Elle n’a jamais pris de décision forte, parce que son mari était un grand metteur en scène de théâtre et de cinéma, et ils prenaient beaucoup de décisions ensemble. Que fait-on quand le Pygmalion s’en va ? Elle a décidé d’arrêter de travailler, mais on lui propose une pièce et elle va réfléchir avec son mari sur la décision qu’elle doit prendre. Après, c’est tout ce qui peut se passer dans l’esprit d’une comédienne. On parle beaucoup du métier, mais il y a aussi des histoires d’amour puisque chaque protagoniste est amoureux d’elle. Moi, évidemment, je commente avec beaucoup d’humour les situations, en me moquant allègrement des deux autres, puisqu’ils ne m’entendent pas, et je donne à chaque fois un possible chemin dans son histoire.

Ce rôle d’homme invisible, mais visible par une seule personne, vous convient parfaitement lorsque l’on connaît votre propre histoire…

Oui, il y a un parallèle, puisque j’ai tourné un film l’été dernier à La Trinité-sur-Mer, où je jouais le rôle d’un fantôme. Donc c’est dans l’air du temps… Pour en revenir à ma propre histoire, c’est vrai, mon père m’avait dit un jour que j’étais le fils de l’homme invisible… J’ai eu la faiblesse de le croire, ce qui m’a joué pas mal de tours à la fin de mon enfance et lors de mon adolescence. Mais je m’en suis sorti quand même. Finalement, de l’invisible que j’étais, je suis devenu un peu plus visible…

Vous racontez cela dans un livre et cela montre bien qu’une bêtise formulée par un adulte, qu’il pense être anodine et sans conséquences, peut se révéler réellement traumatisante pour un enfant…

J’ai 67 ans. C’était il y a soixante ans. À l’époque, les enfants ne parlaient pas à table. Mon père avait quarante ans de plus que moi et la parole de mon père n’était pas souvent présente pour nous ses enfants. Il parlait peu avec nous et, quand il nous disait quelque chose, nous avions une grande confiance dans son discours. Pour le coup, cela m’avait traumatisé… À l’époque, il y avait une série américaine qui s’appelait « L’Homme invisible » et j’adorais être le fils de cette personne ! Ensuite, je me suis demandé si mon père était mon vrai père, ou si j’étais le fils de cet homme invisible… Après, j’ai cru que j’étais invisible. Mais mes copains me regardaient.. Donc, je ne comprenais pas. Alors, je me suis dit que c’était à cause des vêtements. Et, un jour, j’ai enlevé mes vêtements en cours, ce qui m’a valu d’être suivi par des pédopsychiatres ! C’est vrai, une parole d’adulte peut être parfois très difficile pour un enfant…

En plus, il y a cette histoire de descendance mongolienne…

Oui, j’ai entendu cela : un jour, mon père avait dit que nous étions de descendance mongole… Cela n’a rien à voir, mais je suis passé de mongol à mongolien !

Être un descendant de Gengis Khan, ce n’est quand même pas si mal !

Oui, c’est quand même autre chose que d’être trisomique ! Pour moi, entre mongol et mongolien, le pas a été très vite franchi. On se rend compte que la fin de l’enfance, avec le début de l’adolescence, est une période difficile et, parfois, les paroles des adultes peuvent faire très mal. Mais cela m’a permis d’avoir un peu d’avance par rapport à mes confrères, puisque je me suis joué une petite comédie à moi tout seul, pendant six à sept ans, et mon esprit a voyagé dans toutes les aventures imaginables. Je suis quelqu’un qui a une grande imagination. C’est pour cela que cela me plaît beaucoup d’être comédien, avec beaucoup de vies. Je ne sais plus l’homme que je suis, mais je me plais à avoir toutes ces vies, avec tous les métiers possibles et imaginables…

Je suis certain que les spectateurs doivent se demander ce qui peut se passer lorsque l’être que l’on aime n’est plus là…

Évidemment. J’ai eu la douleur de perdre ma mère très jeune, elle avait 56 ans et j’avais 26 ans. C’était l’âge des grandes réconciliations… On sait que l’on se réconcilie toujours avec ses parents à cette époque, or c’est à ce moment-là qu’elle est partie. C’est vrai que j’ai eu beaucoup de dialogues avec elle. Je me suis demandé ce qu’elle aurait fait et quelle grand-mère elle aurait été. La pièce parle aussi du regard de l’autre, du manque de la peau de l’autre, du fait de ne plus pouvoir communiquer… Et puis, il y a les rêves qui aident beaucoup. Je rêve beaucoup de ma famille disparue. Je communique par les rêves et je rêve encore de ma mère qui est morte en 1978.

Pensez-vous qu’elle n’est pas très loin et qu’elle vous protège ?

Bizarrement, non. Je ne croyais en rien, je ne crois toujours pas en beaucoup de choses, mais je me dis qu’il y a toujours eu quelqu’un avec moi. Je pense à mon grand-père paternel, que je n’ai jamais connu parce qu’il est mort dans un camp de concentration. J’ai appris qu’il était metteur en scène de théâtre, il avait même traduit Pirandello en russe. J’ai appris que ma grand-mère, ma babouchka, était comédienne. Or, quand j’ai voulu devenir comédien, elle avait malheureusement disparu et je n’ai pas pu en parler avec elle. Mais je suis sûr que mon grand-père n’est pas très loin et qu’il a fait en sorte que je devienne comédien… J’avais un peu de talent pour le piano et j’avais une professeure de piano qui m’y a initié d’une manière formidable. Son mari était professeur au Conservatoire national de musique et, un jour, elle m’a proposé de passer une audition avec lui. Le soir, il téléphone à mes parents en leur disant qu’il me prendrait bien dans son groupe et qu’il se chargerait de me préparer au Conservatoire national de musique. Ma mère n’en revenait pas ! Elle m’explique que je vais devoir travailler le piano quatre heures par jour… Je me souviens que dans ma tête, quelqu’un m’a dit que ce n’était pas possible, que ce n’était pas la vie… Du coup, mon oui est devenu un non. Je suis peut-être passé à côté d’une carrière de pianiste… Mais devenir un grand interprète de piano, c’est quand même beaucoup plus difficile que de devenir interprète de théâtre ou de cinéma.

On ne devient pas un grand comédien en claquant des doigts…

C’est plus facile. Notre travail de comédien, c’est d’abord de regarder les autres, de voir ce qui se passe autour de nous… Chaque fois que je vois quelqu’un passer, je me raconte une petite histoire sur cette personne…

Nous faisons cela quand on voit un couple passer… On essaie d’imaginer leur vie…

C’est vrai, mais tout le monde ne fait pas cela ! Un pianiste ou un musicien doit faire ses gammes plusieurs heures par jour, idem pour un chanteur d’opéra…

Finalement, vous êtes peut-être un descendant de Gengis Khan grâce à votre babouchka, puisqu’il a eu des centaines d’enfants !

Oui, c’est possible… J’ai acheté le fameux test ADN, celui de My Heritage. Mais j’ai peur de le faire et d’apprendre ce que je vais apprendre. Je suis AB négatif, c’est plutôt rare. On est donneur universel, mais on n’est receveur que de sang AB négatif et je sais que c’est un groupe qui est plutôt en Asie et pas trop en Europe. Donc, je suis peut-être un descendant de Gengis Khan !

Ne pensez-vous pas que l’on ne descend pas de ses gènes, mais d’abord de son héritage culturel et civilisationnel ?

C’est vrai, je suis né en France, je ne suis bien qu’en France, je ne parle que le français, je suis nul en langues, je suis Français à 100 %.

Même dans vos prises de position, vous êtes Français à 100 % !

Je suis râleur, je dis un peu ce que je pense… J’avais 16 ans en 68, j’étais très politisé. J’étais PSU…

Donc pour Michel Rocard…

J’étais rocardien parce que mon frère l’était et cela emmerdait mes parents qui étaient gaullistes de gauche… Mon père est né en Russie, il était aussi russe. Le père de ma mère était belge et sa mère était française. Du coup, j’ai un quart de sang français, j’ai trois quarts de sang étranger, mais dans ma tête je suis 100 % Français et fier de l’être. Un Français camembert, quoi !

On vient de vous voir dans « La vérité si je mens ! »

Oui, c’est l’histoire de ces jeunes de 17 ans qui arrivent dans le Sentier. Je joue le propriétaire d’un magasin juif ashkénaze, puisque je ne pouvais pas faire un Séfarade…C’était assez drôle. Les Séfarades sont plus démonstratifs, alors que les Ashkénazes sont plus intégrés dans la société traditionnelle française.

L’histoire de France, cela va de la Compagnie créole aux Séfarades…

Absolument. Il faut aussi compter les musulmans, il faut simplement que tout le monde vive en bonne harmonie. C’est plus difficile, mais espérons qu’un jour cela arrivera. Ce qui est drôle, puisque cela se passe dans le Sentier, c’est qu’au départ il y avait les Ashkénazes, qui sont les juifs d’Europe. La génération suivante est devenue médecin ou avocat. Les pieds-noirs sont arrivés et c’est la même chose avec les enfants des pieds-noirs qui ont fait des études et qui ne veulent pas reprendre la suite. Et, maintenant, ce sont les Chinois. Après, on ne sait pas… J’ai aussi joué dans « Deux moi » de Cédric Klapisch : c’est l’histoire d’un jeune homme et d’une jeune femme, qui ne se connaissent pas. Ils sont voisins et ils vont se croiser pendant tout le film, sans s’adresser une seule fois la parole, sans jamais se voir… Ils vont faire une analyse parce qu’ils ont des problèmes pour s’intégrer dans la vie et je joue l’analyste. C’est amusant, c’est très bien fait. C’est vraiment le jeu du chat et la souris.

Êtes-vous surpris lorsque vous regardez les films dans lesquels vous avez joué ?

Bien entendu, je connais l’histoire avant… Je regarde si cela correspond à l’histoire que j’ai lue, mais c’est assez rare ! En plus, je ne supporte pas de me regarder. Le film de Cédric Klapisch raconte vraiment une très jolie histoire et l’on se dit que la société française, vue par certaines personnes, n’a pas été bouleversée, comme on veut bien le croire, par les nouvelles technologies. Les nouvelles technologies existent, mais les sentiments sont toujours là.

Vous savez bien qu’il y a un mouvement de marche arrière : les gens quittent Facebook, le disque vinyle est revenu à la mode, on voit des jeunes lire des magazines, on continue d’aller au cinéma et au théâtre…

C’est vrai. C’est un peu plus dur depuis les attentats du Bataclan, en tout cas à Paris, mais c’est conjoncturel. C’est vrai, en province les salles sont pleines. Cependant, je trouve qu’il y a un peu trop de théâtres à Paris : il y a à peu près 300 spectacles par jour à Paris, c’est quand même un peu trop…

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