Jean-François Blondel : « Il faut bien avoir à l’esprit que l’atelier de Viollet-le-Duc a tout refait, puisqu’il ne restait que les quatre murs et la toiture. »

L’historien du compagnonnage se montre optimiste sur la reconstruction de Notre-Dame-de-Paris.

Jean-François Blondel est historien et il a surtout étudié les initiations de métiers à travers le compagnonnage. Il a notamment publié « Mystique des tailleurs de pierre », « Les Outils et leurs symboles », « Le Moyen Âge des cathédrales », « Les Légendes des cathédrales », « Les Châteaux de la Loire, drames et passions », « Franc-Maçonnerie et alchimie » et « Des tailleurs de pierre aux Francs-Maçons ». Son dernier livre, paru en mars 2018, s’intitule « La Cathédrale ».

« La Cathédrale » de Jean-François Blondel est publié aux Éditions Jean-Cyrille Godefroy.

Kernews : Est-il envisageable de reconstruire Notre-Dame à l’identique, ou faut-il prendre acte que des savoir-faire ou des techniques ont disparu et que l’on n’est plus en mesure de les reproduire ?

Jean-François Blondel : Il y a effectivement des savoir-faire qui ont disparu, mais il ne faut pas oublier que les Compagnons sont les derniers à qui l’on a enseigné la technique de la pierre. Aujourd’hui, on ne construit plus de maisons en pierres, mais les Compagnons sont les seuls à maîtriser ce savoir-faire. Le Compagnonnage a encore un avenir devant lui et il est reconnu d’utilité publique. Le Compagnonnage a été classé au Patrimoine mondial culturel de l’humanité et ils savent admirablement bien s’adapter aux techniques nouvelles. Lorsque Viollet-le-Duc a été chargé de la reconstruction de Notre-Dame en 1844, il a travaillé avec les Compagnons du Devoir de Liberté. Pour la Tour Eiffel, l’ingénieur Eiffel a fait pareil : c’étaient des charpentiers qui avaient appris le métier du bois. On leur a demandé de travailler sur de la charpente métallique et ils se sont adaptés pour bâtir la Tour Eiffel.

On évoque toujours la date de 1163 pour la construction de Notre-Dame-de-Paris, or il y avait déjà eu d’autres édifices auparavant…

Notre-Dame était la cinquième cathédrale qui a été rebâtie et toujours au même endroit. Nous n’avons plus de traces de la première, qui date de l’apparition du christianisme en Gaule. Après, il y a eu une cathédrale mérovingienne. Puis une cathédrale carolingienne. Et une cathédrale romane en l’an 1000. Ensuite, en 1163, Maurice de Sully, qui monte sur le trône épiscopal veut reconstruire sa cathédrale avec le style gothique et c’est celle que nous connaissons aujourd’hui. C’est une longue succession d’édifices qui ont été construits au même endroit.

Par la suite, depuis le XIIe siècle, Notre-Dame-de-Paris n’a pratiquement plus changé dans son aspect…

Oui. Elle a été construite en 1163 dans le style gothique qui venait d’apparaître avec la basilique Saint-Denis et d’autres édifices. C’était véritablement un style nouveau, avec l’apparition des croisées d’ogives et des arcs-boutants, ce qui a permis de construire des édifices de plus en plus élevés. Effectivement, la façade a été terminée en 1250 et elle est toujours dans ce premier style gothique. Ensuite, il y a eu une évolution, avec ce que l’on a appelé le gothique flamboyant à la fin du XVe siècle.

Quel était l’objectif de la construction d’une cathédrale ?

La cathédrale, c’est l’église de l’évêque. Il y a eu un âge d’or en ce XIIIe siècle, qui est aussi le siècle de Saint-Louis. Le royaume était riche, l’Église était riche et l’on pouvait se permettre de construire des édifices gigantesques pour l’époque. Il y a eu une concurrence entre les évêchés car chacun voulait la plus grande cathédrale. Le mot cathédrale vient de cathèdre, qui est le siège de l’évêque : dans le cœur d’une cathédrale, il y a un fauteuil un peu plus grand que les autres et c’est là que  vient s’asseoir l’évêque.

Quelles sont les modifications qui sont intervenues plus tard ?

Les ennuis ont commencé au siècle de Louis XIII, surtout au moment de Louis XIV. On ne comprenait plus l’intérêt des vitraux qui servaient à expliquer les Évangiles sous forme de bandes dessinées à la population. À cette époque, on voulait des verres blancs pour que la lumière pénètre à l’intérieur. Le jubé a été détruit, ce mur qui traversait la nef et qui barrait le cœur de l’église du reste de l’édifice. C’était le lieu où les évêques et les prêtres faisaient l’eucharistie. Le peuple n’avait pas accès à cet endroit, qui était en quelque sorte le Saint des Saints. Une église peut être divisée en trois parties : le narthex, réservé à ceux qui n’avaient pas encore été baptisés, la nef était la partie réservée au culte et le Saint des Saints était réservé à l’église. Ensuite, il y avait le portail ouest avec trois grands portails, dont celui du milieu séparé en deux, avec une pierre verticale pour séparer le grand portail en deux. On a démoli toute cette partie. Puis, au XVIIe siècle, le style gothique ne correspondait plus du tout à l’état d’esprit de l’époque. Lorsque Viollet-le-Duc est arrivé dans les années 1840, Notre-Dame était dans un état lamentable ! On avait cassé différentes choses sous Louis XIII et Louis XIV, il y avait eu ensuite la Révolution, l’église était devenue un grenier à blé, les vitraux ont été cassés, dans la galerie des rois, sur la façade ouest, on s’amusait avec des cordes pour faire tomber les statues par terre… Notre-Dame était vraiment dans un état lamentable au moment de l’arrivée de Viollet-le-Duc, car il n’y avait même plus de vitraux. Il faut bien avoir à l’esprit que l’atelier de Viollet-le-Duc a tout refait, puisqu’il ne restait que les quatre murs et la toiture.

Avait-on conscience à cette époque de la nécessité de préserver le patrimoine ?

Cette notion de patrimoine est arrivée au XIXe siècle, au moment où l’on a cessé d’avoir des styles d’architecture particuliers. Avec l’apparition de l’ère industrielle, on a conscience que c’est un patrimoine parce que, peut-être, on ne serait plus capable de le refaire, ou du moins cela nécessiterait beaucoup de difficultés.

Depuis cet incendie, beaucoup de gens soutiennent que Notre-Dame n’avait pas bougé depuis des siècles, or on a oublié tout cela…

On a très vite oublié cet état lamentable ! Malheureusement, il y a quelque chose qui a disparu : j’ai eu la chance de visiter les combles de Notre-Dame il y a quelques années et il y avait une plaque qui disait qu’en l’année 1840 Monsieur Viollet-le-Duc a travaillé à la reconstruction de Notre-Dame avec Monsieur Lassus et un certain Georges qui était gâcheur du Devoir de Liberté. Le gâcheur, c’est celui qui distribue le travail dans l’univers des Compagnons. Or, je crains que cette plaque n’ait brûlé avec le reste de la charpente…

En fait, vous ne semblez pas inquiet sur le délai de reconstruction, en estimant que l’on va pouvoir trouver suffisamment de talents. Emmanuel Macron vise cinq ans pour atteindre cet objectif. Qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas. Tout dépend de l’état de catastrophe dans laquelle Notre-Dame se trouve. Mais avec les moyens dont on dispose maintenant, on peut penser qu’il faudra bien quatre à six ans. Il y a aussi l’aspect financier, car à l’époque de Louis XVIII, la France était quand même assez riche et c’était une somme astronomique qui avait été allouée à Viollet-le-Duc. Aujourd’hui, la cathédrale est un lieu de culte, mais c’est aussi un symbole, un monument historique, une mémoire du passé. C’est également la trace du savoir-faire de tous les corps de métier. C’est un constat que l’on a certainement dû faire à toutes les époques, car il ne faut pas oublier que l’élan religieux était extrêmement fort au XIIIe siècle et il fallait véritablement construire une cathédrale qui soit la quintessence de l’art pour l’œuvre divine. D’ailleurs, tout le monde participait. Pour la reconstruction de Chartres, qui a subi aussi ce malheur, on devait transporter des reliques dans tout le royaume. Le voile de la Vierge, qui est à Chartres, a été transporté dans tout le royaume et les gens donnaient de l’argent.

Chaque Français amoureux de son pays ne devrait-il pas donner au moins un euro pour la reconstruction de Notre-Dame ?

Je me suis posé la question, car il ne faudrait pas que cet argent vienne uniquement de consortiums ou de gens très riches, mais c’est tout le peuple qui doit participer à travers une collecte générale. Sur le plan symbolique, ce serait important.

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