Jacques-Olivier Boudon : « Le nomadisme sexuel a toujours existé, mais il est plus facile à repérer à cette époque parce qu’il y a moins de contraintes. »

 L’historien et président de l’Institut Napoléon enquête sur la révolution sexuelle après la Révolution.

La première révolution sexuelle ne date pas de Mai 68, mais elle remonte à l’Empire ! Jacques-Olivier Boudon, président de l’Institut Napoléon et professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne, où il dirige le centre d’histoire du XIXe siècle et l’école doctorale d’histoire moderne et contemporaine, analyse les pratiques sexuelles des Français sous l’Empire. Or, on peut réellement parler de révolution sexuelle entre 1799 et 1815. Pour mener son enquête, l’historien a analysé les comptes rendus de faits divers, les archives judiciaires, les condamnations et les correspondances personnelles de nombreuses personnalités de l’époque.

« Le sexe sous l’Empire » de Jacques-Olivier Boudon est publié par la Librairie Vuibert.

Kernews : Si l’on interroge le grand public sur la révolution sexuelle, les gens penseront naturellement à Mai 68, mais pas à cette période de l’après-Révolution. C’était finalement la première libération sexuelle dans le monde…

Jacques-Olivier Boudon : Avec la Révolution française, plusieurs éléments vont modifier le rapport des Français avec la sexualité. Le premier changement, c’est d’abord l’affaissement du poids de l’Église catholique. Jusqu’en 1789, l’Église catholique enserre toute la société et, même si depuis le milieu du XVIIIe siècle les classes aisées de la société pratiquent le contrôle des naissances via le coït interrompu, à partir du moment où l’Église n’a plus cette emprise sur la société, tout le monde se défait de cette contrainte. Donc, on voit se développer le contrôle des naissances, qui va être accentué avec l’Empire et le Code civil, qui prévoit le partage des terres : ainsi, pour éviter de partager les propriétés, on va pratiquer le contrôle des naissances et cela modifie le rapport à la sexualité. L’autre élément tient à la législation. La Révolution ne pénalise plus la prostitution et ne pénalise plus l’homosexualité, alors qu’avant 1789 un couple d’hommes surpris ensemble dans l’espace public pouvait être brûlé sur le bûcher. Il en est de même pour l’inceste, ce qui peut paraître surprenant, et finalement on voit une sorte de libération. Cependant, avec le Directoire, on voit des contraintes qui reviennent, avec des mesures de haute police prises contre un certain nombre d’homosexuels ou de prostituées, mais la législation a été modifiée. Il y a un troisième élément qui contribue à cela : c’est le développement de l’armée, avec 2,5 millions de jeunes gens qui vont passer plusieurs années sous les drapeaux et qui sont amenés à découvrir du pays, mais aussi des femmes différentes de celles de leur village.

Cette évolution de la société est intervenue quelques années après la Révolution française, puisque c’est la chute de Robespierre qui a contribué à « libérer les corps et les esprits »…

C’est un mouvement plus ponctuel, celui que l’on a appelé le mouvement des Merveilleuses, qui est très parisien et qui s’accompagne d’une libération des corps. Ce sont ces femmes très légèrement vêtues que l’on voit dans la rue ou dans les salons. Un certain nombre d’entre elles ont été en prison, on songe à Joséphine de Beauharnais. Or, cette expérience de la prison les conduit à se libérer et à vivre une sexualité beaucoup plus libre qu’auparavant. Cela ne concerne qu’une petite partie de la société, mais, comme c’est cette partie de la société qui fait la mode, c’est un mouvement important.

Ensuite, le divorce est autorisé, mais sous conditions, puisque l’on peut plus divorcer lorsque la femme a atteint un certain âge, afin de la préserver. Donc, il vaut mieux partir pendant qu’elle est encore jeune…

Le divorce qui a été instauré par la Révolution française en septembre 1792 est restreint en 1804 par le Code civil. Si le divorce par consentement mutuel est toujours possible, les conditions sont très restrictives : il faut l’autorisation des parents, il faut être marié depuis un certain nombre d’années, il faut que la femme ne soit pas trop âgée, on n’a pas le droit de se remarier moins de trois ans après le divorce, donc on ne peut pas divorcer parce que l’on a fait une autre rencontre… Ce divorce par consentement mutuel n’est plus utilisé et l’on retrouve beaucoup le divorce pour faute, essentiellement pour adultère, avec une différence majeure entre hommes et femmes : si la femme commet l’adultère, le mari peut obtenir le divorce et la condamnation de la femme et de son amant. D’ailleurs, le Code pénal précise que si le mari tue sa femme et son amant en les surprenant, il peut être acquitté… En revanche, si le mari commet l’adultère, la femme ne peut obtenir le divorce que si l’adultère est constaté au domicile conjugal, parce que cela crée des désordres dans la famille.

C’est aussi le début du nomadisme sexuel : les couples restent mariés, mais ils ont chacun leur vie à droite et à gauche…

Je pense que le nomadisme sexuel a toujours existé, mais il est plus facile à repérer à cette époque parce qu’il y a moins de contraintes. Ce nomadisme existe pour les classes aisées, on sait qu’il y a dans l’entourage de Napoléon un grand nombre de gens qui vont voir à droite et à gauche, mais j’ai repéré un certain nombre de cas issus des classes populaires. Je m’appuie sur les affaires de bigamie : ce sont essentiellement des hommes qui voyagent, comme des ouvriers ou des militaires, qui ont été mariés à un moment donné. Ils rencontrent une autre femme et, comme ils ne veulent pas avoir des relations sexuelles hors mariage, ils se remarient… Et certains se marient deux ou trois fois. Parfois, la justice les surprend parce qu’une ancienne femme s’est manifestée…

Vous avez pu réaliser cette étude sur les pratiques sexuelles après la Révolution grâce aux faits divers et en étudiant les condamnations…

J’essaie de partir des plus hautes classes de la société, j’évoque Napoléon, comme ses frères et sœurs, et de descendre jusqu’aux paysans et artisans. On peut repérer cela à partir des archives judiciaires, c’est-à-dire des condamnations ou des procès qui ont été engagés. Cela peut être pour bigamie, mais aussi pour infanticide. Les infanticides, qui sont assez courants, nous disent beaucoup de choses sur les rapports entre les hommes et les femmes à l’époque. Cela peut être aussi des cas de viols, qui ne sont pas toujours des viols, mais cela pose la question des relations hommes femmes. Je me suis aussi appuyé sur les archives de police qui sont très intéressantes pour connaître la sexualité des femmes. Une femme qui a une sexualité que l’on qualifierait de libre aujourd’hui était considérée à l’époque comme une prostituée. Donc, son cas ressort des archives de police. Elle est surveillée, elle peut être emprisonnée alors que, tout simplement, elle est tombée amoureuse d’un homme marié. On ne peut pas bien comprendre ce sujet si l’on ne raconte pas l’histoire des gens.

C’est aussi à partir de cette période que l’homosexualité est dépénalisée. Mais à l’époque, on n’emploie pas ce terme, puisque l’on parle de « sodomites » ou de « pédérastes ».

Le terme d’homosexuel date de la fin du XIXe siècle. On désigne essentiellement les hommes comme « pédérastes » ou « sodomites », mais la dépénalisation ne veut pas dire qu’il y a modification du regard de la société sur ces couples. Il y a une forme de tolérance à partir du moment où l’homosexualité est pratiquée en privé. L’exemple le plus classique est celui de Cambacérès, second consul puis archichancelier, dont on connaît les mœurs. Napoléon est parfaitement au courant. Il va l’inciter à se marier, mais Cambacérès refuse et il n’est absolument pas inquiété. Napoléon a, d’une certaine manière, toléré ce cas, de même qu’il sait très bien que l’un de ses conseillers vit en couple avec son amant qui le suit partout. Ces cas sont avérés, mais, à partir du moment où cela ne transparaît pas, c’est admis. En revanche, il y a des scandales qui apparaissent. Le plus significatif est celui qui se déroule à Issoudun : cinq hommes sont repérés comme étant homosexuels et l’un d’entre eux, qui est un ancien prêtre, n’a cessé de courtiser des jeunes gens et de les agresser. Il y a une enquête très intéressante qui permet de voir la relation entre la population d’une petite ville du centre de la France et le problème de l’homosexualité. Napoléon a vent de l’affaire. Il considère que les juges sont allés trop loin et qu’il faut l’étouffer. Donc, on va cesser toute action judiciaire et les cinq prévenus sont envoyés en dehors d’Issoudun pour éteindre ce qui apparaissait comme un scandale.

Est-ce la dépénalisation de l’homosexualité qui a été le symbole marquant de cette période en termes de changement de civilisation ?

C’est une dépénalisation incomplète dans la mesure où il n’y a pas d’acceptation morale de l’homosexualité comme telle. Les termes sont très précis, c’est encore considéré comme un crime contre nature. Il n’y a pas acceptation, mais il n’y a pas non plus remise en cause de cette législation qui date des débuts de la Révolution française. Le Code pénal de 1810 ne pénalise pas l’homosexualité et il faudra attendre 1830 pour que ce soit le cas. Nous sommes dans une période de parenthèse et cela reste considéré comme un crime, mais il n’y a pas d’arsenal juridique. Les autorités s’en tirent autrement et, parfois, des homosexuels sont surveillés dans les lieux publics parce que c’est ce qui pose problème.

Vous évoquez l’homosexualité dans l’armée et dans les camps de prisonniers, mais on pourrait remonter jusqu’à Jules César ou plus tôt…

Il est clair que l’homosexualité se développe particulièrement dans les sociétés masculines. On sait très bien que dans les lieux d’enfermement, que sont les collèges ou les lycées, l’homosexualité se pratique. Dans l’Antiquité, le rapport à l’homosexualité était quand même très différent et le cas de l’armée est très symptomatique. Cela ne veut pas dire que tous les soldats pratiquent l’homosexualité, mais je rappelle que les soldats dorment les uns à côté des autres, la promiscuité contribue à cela. D’ailleurs, ces hommes revenus à la vie civile peuvent tout à fait se marier et avoir une bisexualité ou une sexualité qui redevient hétérosexuelle.

Lors de la campagne d’Égypte, les soldats français découvrent cette pratique des Arabes qui sodomisent systématiquement leurs prisonniers avant d’aller plus loin…

C’est une découverte des soldats français pendant la campagne d’Égypte, cette pratique de la sodomie sur les prisonniers, certains étant ensuite tués ou émasculés, d’autres libérés. Il y a cette anecdote d’Alexandre Dumas dans ses mémoires : Napoléon se fait présenter des prisonniers qui ont subi ces sévices et ils hésitent à révéler ce qui leur est arrivé. Mais après, il réagit en leur disant : « De quoi vous plaignez-vous, puisque vous êtes encore en vie ? » Les soldats français ont été particulièrement choqués par ces pratiques qu’ils vont retrouver, peut-être pas pour la sodomie, mais en tout cas pour les atteintes aux attributs sexuels pendant la campagne d’Espagne où nous avons de nombreux cas d’émasculation.

On sait que le sexe guide l’homme depuis toujours et, dans un conflit, il y a toujours cette expression du vainqueur vis-à-vis de son ennemi : «Je veux ses couilles sur la table ». Or, c’est réellement ce qui se passait…

C’est le symbole de la virilité et, dans ces conflits très violents – on parle de la guerre d’Espagne et de la campagne d’Égypte – le caractère extrême de la violence passe par l’extinction de l’autre et par la suppression de ses organes sexuels.

Les enfants d’Ismaël, c’est-à-dire les guerriers arabes, sodomisent leurs prisonniers pour bien montrer que ce sont eux les dominants et que le prisonnier est soumis…

Oui, le prisonnier est soumis, il est la conquête de celui qui a gagné le combat. Mais il y a aussi une frustration sexuelle de la part de ces hommes du désert égyptien. Les femmes sont éloignées, donc cela peut contribuer à ces réflexes.

Vous revenez sur la sexualité de Napoléon : sa première expérience était avec une prostituée et c’était un coureur…

Il aime les femmes. Il était d’abord un jeune homme assez timide et c’est lui qui a raconté cette histoire de rencontre avec une prostituée au Palais-Royal. C’est un récit assez peu commun, parce qu’il est assez rare d’avoir des textes autobiographiques où un homme raconte son premier contact avec une femme, notamment avec une prostituée. Il ne va pas très loin, c’est suggéré, mais c’est suffisamment clair pour que l’on comprenne que c’est à ce moment-là qu’il vit sa première expérience sexuelle. Mais c’est évidemment Joséphine qui lui fait vraiment découvrir le sexe. Elle a beaucoup d’expérience, elle a six ans de plus que lui, elle est déjà mère de deux enfants et elle a une vie libérée. Elle lui fait découvrir le plaisir et ce qu’il va ensuite pratiquer avec d’autres femmes, mais tout en restant toujours très attaché à elle, même après avoir divorcé en 1809. Il aura une seconde femme, Marie-Louise, qu’il va tendrement chérir, avec laquelle sexuellement les choses se passent bien, mais entre temps il a des maîtresses occasionnelles ou plus durables, comme la belle Polonaise Marie Walewska, avec laquelle il entretient une relation suivie et qu’il reverra même sur l’île d’Elbe en 1814. Donc, au-delà de la sexualité, Napoléon sait s’attacher à un certain nombre de femmes.

Vous évoquez les lettres de Napoléon dans lesquelles il emploie des mots qui révèlent bien ses préférences : il a envie d’embrasser les « petites-cousines ». De nos jours, on utiliserait d’autres expressions, mais les pratiques sexuelles par la bouche et les caresses étaient donc similaires à celles que nous connaissons…

Oui, dans certaines catégories de la société. Je ne suis pas sûr que dans tous les milieux, notamment dans la paysannerie, les comportements étaient aussi libres. On sait qu’un certain nombre de couples font l’amour sans se dévêtir, ce qui modifie la relation que l’on peut avoir avec le corps de l’autre… Mais Napoléon ne se cache pas de cette relation très libre qu’il a avec Joséphine. Il parle de son sexe, à travers plusieurs termes, et il écrit cela. Il se remémore sans cesse le sexe de Joséphine, ce qui montre que l’activité sexuelle a continué de le faire rêver, même lorsqu’il était loin de sa femme…

Il écrit clairement qu’il a envie de poser ses lèvres sur ce qu’il désigne être les « petites-cousines ». Cela allait déjà très loin à l’époque : imaginez la lettre d’un chef d’État aujourd’hui, écrivant à sa maîtresse qu’il a envie d’embrasser sa « petite chatte ». Cela horrifierait un certain nombre de gens et c’est pourtant ce qu’écrivait Napoléon…

Tout à fait. J’ai même retrouvé des témoignages d’officiers qui se donnaient rendez-vous avec leur maîtresse à une heure fixe pour se masturber, chacun des deux côtés de la Méditerranée, en pensant l’un à l’autre… Berthier part en Égypte en laissant la marquise Visconti et l’on comprend bien qu’ils ont ce type de pratiques et que c’est un élément concret et explicite à travers les correspondances.

Donc, au moment où ils se séparent, ils prennent cet engagement, par exemple de le faire tous les dimanches à 23 heures, en pensant l’un à l’autre…

On a des témoignages qui prouvent que c’était fait et qu’il y avait ce type de rapport. J’ai évoqué des officiers, mais il y avait aussi des membres de la bourgeoisie. On n’a pas de traces pour des classes plus populaires, mais ce n’est pas exclu. Le problème de la sexualité, c’est que l’on est tributaire de sources très peu nombreuses, parce qu’en général on raconte peu ce type de choses. Mais certains contemporains ont fait cela et il y a parfois des correspondances.

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