Jean Abitbol : « On ne peut pas trahir avec une voix. »

Jean Abitbol est ORL, phoniatre et chirurgien cervico-facial. Il est considéré comme le spécialiste mondial de la voix. Ancien chef de clinique à la Faculté de médecine de Paris et membre de l’American Voice Fondation, il est le pionnier en Europe de la microchirurgie de la voix au laser et il a développé des techniques novatrices, tant thérapeutiques que sur le plan du diagnostic. Internationalement connu, il prend soin de la voix de nombreuses célébrités, chanteurs, comédiens, avocats, enseignants et professionnels de la voix. Il est l’ORL de la plupart des grands chanteurs ou acteurs et il a ainsi travaillé avec Charles Aznavour ou Johnny Hallyday, mais aussi Céline Dion, Alain Delon, Woody Allen, Whitney Houston… Il a publié plusieurs ouvrages : L’Odyssée de la voix, 2005 (Robert Laffont), Le Pouvoir de la voix, 2016 (Allary Éditions) et Voix de femme, 2019 (Odile Jacob).

Dans son dernier livre, il revient sur « l’histoire de la voix », depuis les premiers hommes jusqu’aux voix des robots, du castrat Farinelli aux athlètes du chant tels que Johnny et Louis Armstrong, en passant par les tribuns d’exception tels que Martin Luther King et le Général de Gaulle.

« La belle histoire de la voix » de Jean Abitbol est publié aux Éditions Deboeck.

Kernews : Comment avez-vous été amené à vous spécialiser dans la voix ?

Jean Abitbol : La chirurgie oto-rhino-laryngologie, c’est la chirurgie de la communication avec les autres et la voix est quelque chose d’impalpable qui traduit nos émotions. Ce qui est extraordinaire, avec la voix humaine, c’est qu’elle fait partie de la science et de l’art. J’ai été fasciné par cette spécialité dans la mesure où elle mélangeait l’audition – l’écoute – la voix, qui est le reflet de notre personnalité et de nos émotions, parce que l’on ne peut pas trahir avec une voix et, bien évidemment, le goût et l’odorat. J’ai été pendant deux ans chirurgien généraliste et je me suis orienté vers cette spécialité.

Si vous êtes face à quelqu’un que vous n’aimez pas, vous pouvez lui faire un beau sourire et lui tendre la main, mais il sentira, au ton de votre voix, que vous n’êtes pas en empathie…

Ce qui est superbe avec la voix, c’est qu’effectivement elle nous trahit quand on est avec quelqu’un en privé et que l’on veut être sincère alors qu’on ne l’est pas. L’autre va tout de suite le sentir. Je vais vous parler de Peter Brook, qui est un metteur en scène remarquable. Il a fait un casting dans les années 95 en demandant à trois femmes d’improviser une scène au moment où elles perdaient leur mère. Quoi dire ? La première était hystérique, la deuxième s’est mise à pleurer et la troisième a dit une chose extraordinaire : « Maman, il y a tellement de choses que je n’ai pas pu te dire ». Ce silence entre les mots, c’est la caresse des vibrations de la voix.

On apprenait à poser sa voix dans des cours de théâtre ou de radio, avec des temps de silence nécessaires…

C’est toujours le cas lorsque les gens veulent en faire une profession, notamment les hommes politiques. On sait parfaitement que le président Macron a posé sa voix, puisqu’il a demandé à quelqu’un de lui apprendre à poser sa voix. En effet, dans l’enthousiasme, dans la passion, on monte dans les aigus et à ce moment-là on n’arrive plus à capter l’auditoire, car la puissance d’une voix individuelle, c’est lorsqu’elle entre dans l’intimité du collectif. Pour cela, il faut garder un timbre grave, simple, avec un rythme, afin de permettre à l’autre d’intégrer le message. Poser sa voix est quelque chose d’indispensable.

Pourquoi l’aigu a-t-il si mauvaise presse ?

Il n’a pas vraiment mauvaise presse, mais il apparaît, vous avez raison, dans l’énervement. Plus on s’énerve, plus on se crispe, plus on tend les cordes vocales, plus on va dans les aigus… Et l’on va très vite. Mais si l’on prend son temps, on pose sa voix dans les graves et les graves nous enveloppent. Ils font partie de cette tonalité que nous avons entendue dans le ventre de notre maman. Le fœtus écoute sa mère à travers le liquide amniotique et ce sont les graves qui passent. C’est la même chose pour les baleines qui chantent, on peut les écouter à 10 000 kilomètres… C’est une histoire passionnante. C’est aussi l’histoire de l’homme, parce que l’homme se sert également des graves pour la séduction.

Pendant très longtemps, dans le milieu de la radio, les directeurs de stations ont cherché de belles voix graves et le conseil était alors de beaucoup fumer…

C’est vrai. Je cite l’exemple de Jean Marais, qui était l’ami de Jean Cocteau qui trouvait sa voix trop aiguë. Jean Cocteau lui a conseillé de fumer deux paquets par jour pour que sa voix soit plus grave. Effectivement, à cette époque, nous ne connaissions pas les effets néfastes du tabac… Mais le tabac crée un graillon sur la voix et le tabac épaissit les cordes vocales. Chez la femme, c’est encore plus grave. Je prends l’exemple de Jeanne Moreau ou de Simone Signoret, et ces graves sont malheureusement liés à cet élément artificiel. Dans le genre de la voix, il peut y avoir des voix féminines très graves et charmeuses d’une façon extraordinaire. Comme dans le téléphone rose, d’ailleurs…

Imaginons deux messieurs qui veulent conquérir une femme. Ils ont la même culture, l’un est beau, mais il a une voix de crécelle, l’autre n’est pas très beau, mais il a une très belle voix grave. Qui arrive à la séduire ?

Il n’y a pas de discussion, c’est la voix grave ! Avec cette voix grave, la femme va se sentir rassurée, elle va se sentir protégée. Alors que si la voix de l’autre est aiguë, il y a une distorsion entre le physique et la voix, et, inconsciemment, on a du mal à l’accepter.

Dans votre cabinet, on peut voir les photos d’artistes très connus que vous avez soignés, mais ne pouvez pas apprendre à quelqu’un qui chante faux à bien chanter !

Effectivement, je ne leur apprends pas ! Mais c’est comme pour un sportif de très haut niveau qui a besoin d’un coach. Les artistes ont besoin d’être rassurés et 95 % des gens du spectacle que j’ai la chance de rencontrer – mais il y a aussi des avocats et des institutrices – viennent me voir pour être rassurés. Parfois, un acteur a une voix un peu cassée trois jours avant une générale, c’est le trac. Mais, brutalement, la voix repart.

Comment intervenez-vous ? En opérant les cordes vocales ?

Dans le cas que j’évoquais, il y a des traitements très simples, comme une infusion au thym avec une cuillère à soupe de miel quatre fois par jour et des inhalations d’eucalyptus… Ce sont des vieux traitements que prenait Caruso… Mais il y a aussi quelqu’un comme Louis Armstrong, qui avait une anomalie dans ses cordes vocales. Or il ne fallait surtout pas l’opérer, parce qu’on lui aurait enlevé sa signature vocale. On ne perd pas une image. Opérer une voix, c’est une chirurgie émotionnelle.

Souvenez-vous d’une vedette de la radio des années 70 et 80, Albert Simon, qui présentait la météo sur Europe 1 : de nos jours, aucun directeur de programmes ne recruterait quelqu’un avec une telle voix. Pourtant, la sienne est restée dans la mémoire des Français…

Il parlait de la météo, de la pluie et du beau temps, de quelque chose d’apolitique. Ce n’était pas passionnel, mais c’est quelque chose que nous vivons tous les jours. Cette voix originale nous transportait automatiquement dans la météo grâce à sa signature.

Les voix nous transportent-elles de la même manière selon les civilisations ?

Absolument. Cependant, le rythme de musique que nous avons en Occident n’est pas du tout le même que celui que nous avons au Japon ou en Afrique. Le rythme de la voix est un rythme musical, il dépend de la culture : si j’étais en Russie, j’aurais une voix beaucoup plus grave parce que, dans leur registre de voix, les Russes ont trois octaves, alors qu’en France nous avons deux octaves. Effectivement, le milieu culturel est capital. Les petits nodules des cordes vocales sont comme des petits boutons. En Italie, 60 % des femmes ont cela et, évidemment, on ne va pas les opérer. Au Japon, elles sont seulement 1 % et là on les opère parce que, pour elles, c’est une invalidité vocale. Bien sûr, le milieu socio-culturel est capital dans la voix.

Vous parlez de la Russie avec ces voix graves : je peux prendre un autre exemple avec les deux grandes stars de la chanson du monde arabe, Fairuz et Oum Kalthoum, qui avaient des voix très aiguës qui ne passeraient pas en Occident…

Elles ne passeraient peut-être pas ici, mais Oum Kalthoum était une chanteuse d’exception, qui chantait pendant quatre ou cinq heures. Et il y a une autre chanteuse remarquable, que j’ai la chance de connaître, c’est une chanteuse égyptienne : Youssra. Elle chante d’une façon superbe, mais elle a amené les graves et les aigus, car effectivement, aujourd’hui, nous sommes dans une époque où les graves et les aigus se mélangent. Nous ne sommes plus dans les aigus ou dans les suraigus comme au XVIIe siècle. Les sopranos, que ce soit Maria Callas ou Renata Tebaldi, ou Nathalie Dessay aujourd’hui, ont des aigus très beaux, mais des graves qui s’imposent. Aujourd’hui, effectivement, on a un mélange de ces deux harmoniques au niveau de la voix.

Martin Luther King n’avait pas forcément une voix, mais ses silences et sa gestuelle portaient tout son discours…

Il vous amenait sur trois éléments différents. D’abord, la spiritualité, seule la voix vous donnera une spiritualité. La religion est oralité depuis 5000 ans, le fait de dire « I have a dream » vous amène avec les mots dans un imaginaire. Et, dans son rythme, il laisse l’autre penser, donc le silence impose la réflexion. C’est la séduction de la voix.

Est-ce toujours d’actualité dans une civilisation où l’on doit s’exprimer très rapidement ?

On est arrivé à l’heure du zapping. C’est une catastrophe ! On ne laisse plus parler nos émotions, on laisse parler le réflexe de nos émotions. Un réflexe, c’est quelques secondes, alors on va parler très vite. On ne va même plus respirer pour pouvoir parler. Or, il faut respirer. C’est une catastrophe. Mais est-ce la fin de la voix ? Bien au contraire. On s’aperçoit aujourd’hui que dans Twitter ou tous les SMS, ce sont en fait des messages vocaux où la voix domine. La voix est la seule qui va vous amener à une spiritualité. Il ne faut surtout pas tomber dans les datas, dans les tablettes ou dans les smartphones, qui vous hypnotisent comme une drogue, il faut s’élever. La voix vous permet de dominer.

Lorsqu’un patient vient vous voir parce qu’il a une voix de crécelle, vous ne pouvez pas non plus faire des miracles…

On ne peut pas ! Si quelqu’un mesure 1 mètre 90 et vient vous voir avec une voix très aiguë alors qu’il est PDG, il est évident qu’il faudra faire de la rééducation vocale. Il faut lui apprendre à baisser sa voix et à moduler sa voix, c’est l’orthophonie. Dans seulement 5 % des cas, on est amené à faire une intervention pour injecter un produit dans les cordes vocales, afin de les alourdir. C’est très rare, mais cela permet effectivement de descendre de deux à trois notes, ce qui est important pour ce genre de personnage.

Racontez-nous l’anecdote de cette avocate qui voulait avoir une voix féminine et sensuelle…

C’est une histoire fétiche, qui m’a fait comprendre que la chirurgie de la voix est une chirurgie émotionnelle. Elle est venue me voir à la fin des années 90. Elle fumait deux paquets par jour et elle avait une voix grave : « Je suis avocate à la criminelle, je fume deux paquets de Gitanes par jour, je gagne tous mes procès et les voyous sont mes copains. Mais j’ai un petit ami qui n’aime pas ma voix… » Alors, je lui réponds : « Changez de petit ami, mais pas votre voix ! » Je l’ai examinée. Il n’y avait pas de suspicion de cancer, elle avait ce que l’on appelle un œdème des cordes vocales. Je décide de ne pas l’opérer, mais elle va quand même se faire opérer chez un collègue. Elle vient me voir six mois après, avec une voix aiguë… Je ne l’ai pas reconnue, comme quoi la voix est une empreinte de personnalité. Elle avait été très bien opérée, une magnifique technique chirurgicale, mais il n’y avait plus d’imaginaire et d’émotion dans sa voix. Et, malheureusement, elle avait perdu son petit copain…

Dans votre bureau, il y a des dizaines de photos de stars internationales comme Céline Dion, Charles Aznavour, Woody Allen, Alain Delon, Withney Houston…

J’ai eu la chance de rencontrer tous ces gens-là et, dans la grande majorité des cas, ils attendent surtout quelqu’un qui vienne les réconforter dans leur art, comme si un musicien faisait écouter son œuvre par un chef d’orchestre. Habituellement, ils ne seraient pas là où ils sont, s’ils n’avaient pas ce don artistique.

Si je veux faire un tube et si je chante faux, vous ne pourrez pas faire de miracle…

On est mal ! Chanter faux, ce n’est pas la voix, c’est l’audition. Quand vous parlez, vous vous entendez d’une certaine façon. Il y a un circuit entre les lèvres et l’oreille, et il y a le circuit intérieur de votre voix. Les imitateurs ont la force de s’écouter le plus par le circuit extérieur, donc ils arrivent à imiter très vite une personnalité. Quand on chante faux, c’est que l’on a une oreille qui n’est pas en synchronisation avec son audition interne et son audition externe.

Est-ce pour cette raison que l’on met toujours un casque quand on fait de la radio ?

Exactement. Pour recevoir le son et moduler sa voix. Parce que, si vous n’avez pas un feed-back de votre voix, vous allez partir dans les aigus ou dans les graves et, à un moment donné, vous ne pourrez plus régler votre voix. Le casque, en radio comme dans le doublage, c’est essentiel.

Vous connaissez l’histoire de ce comédien spécialisé dans le doublage, qui a une voix très grave. Il double un très grand acteur américain et il fait aussi ce que l’on appelle les voix off pour une radio nationale comme « Radio X vous présente le concert de Madonna ! ». Un jour, il change de station. Le propriétaire de la première radio veut le récupérer et lui signe un contrat de plusieurs milliers d’euros par mois. Il accepte. Il habite maintenant sur une île paradisiaque où il enregistre chaque jour ses voix qui contribuent à l’identité de la radio. Mais pour maintenir sa voix grave, il doit continuer de fumer plusieurs paquets de cigarettes par jour…

Oui, mais il joue avec le feu ! Jusqu’à 45 ans, l’organisme va récupérer cette quantité de goudron. Après, on accumule pendant des années et, hélas, on n’est pas à l’abri d’une mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est qu’un chirurgien esthétique ne pourra pas faire de miracle si quelqu’un n’est pas beau, mais, pour celui qui a une mauvaise voix, on peut lui apprendre à la poser…

C’est un excellent exemple. Quand on regarde quelqu’un, c’est la chirurgie esthétique. Si vous ne voulez pas le regarder, vous fermez les yeux. Mais l’oreille n’a pas de paupières, vous écoutez toujours l’autre… Grâce à cela, la voix est effectivement un moyen de communication d’exception, dans le présent. La transmission a commencé dans le passé, elle n’existe que dans le présent, mais elle vous prépare le futur.

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