Laurent Dassault : « On ne m’a rien donné et j’ai dû toujours me battre. »

Rencontre avec le directeur général délégué du Groupe Marcel Dassault en charge de la diversification

Laurent Dassault est notamment directeur général délégué du Groupe Industriel Marcel Dassault, président de Dassault Wine Estates et président du Conseil de surveillance de l’Immobilière Dassault. Fils de Serge Dassault et petit-fils de Marcel Dassault, il passe chaque année ses vacances à la Baule.

Kernews : Vous venez chaque été à La Baule. Comment avez-vous découvert la station ?

Laurent Dassault : La Baule, c’est un rêve d’enfant ! J’avais beaucoup d’amis qui passaient leurs vacances à La Baule, mais ma mère et mon père étaient amoureux de L’Hôtel de la Plage à Blonville-sur-Mer… J’ai commencé à faire du polo et, il y a 25 ans, on m’a proposé de faire un stage au club de Congor, à Guérande. Je suis venu à Pâques et j’ai pris l’habitude de venir chaque été à La Baule pour participer au tournoi de la Tente d’Argent, notamment avec les Decaux.

Avez-vous le sentiment d’avoir une responsabilité particulière à travers le nom que vous portez ?

Bien sûr. Nous avons un devoir de mémoire, un devoir de reconnaissance, parce que sans Marcel Dassault et sans Serge Dassault, nous ne serions pas ici aujourd’hui. Nous avons aussi un devoir de transmission. C’est ce que j’essaie d’insuffler comme message à mes enfants, car c’est ce que mon grand-père et mon père m’ont appris. Cela m’a beaucoup aidé et cela m’a incité à entreprendre. Ce n’était pas toujours facile, parce que l’on ne m’a rien donné et j’ai dû toujours me battre. Quand je dis cela, on ne me croit pas toujours, mais j’ai tout pris : même mon bureau au rond-point des Champs-Élysées, j’ai dû aller le prendre !

On dit souvent que les Français sont très jaloux, mais en réalité il existe toujours une forme de respect à l’égard des grands créateurs…

Oui. Marcel Dassault a construit les ailes de la France, les Français le savent et ils lui en sont reconnaissants. Marcel Dassault avait aussi cette grandeur d’âme, celle de la générosité, parce que toute sa vie il a été généreux. Cette reconnaissance a été transmise à son fils, Serge Dassault, j’espère qu’elle va être transmise à ma sœur et à mes frères. C’est notre challenge, puisque nous sommes en première ligne maintenant.

Certains sont inquiets à l’idée de voir des grands groupes français disparaître progressivement avec la mondialisation. Qu’en pensez-vous ?

Pas du tout ! Si vous regardez les sociétés familiales qui sont au CAC 40, comme Bouygues, Ricard, L’Oréal, Bolloré, Arnault ou Cointreau, c’est l’histoire de la France et de sa réussite. Elle est acceptée, reconnue et partagée. On n’est pas obligé d’être coté, mais si l’on est coté, on partage. Car pour les gens qui ont acheté des actions Dassault Systèmes à 10 euros, elles sont à 160 euros aujourd’hui… Donc, ils sont heureux et nous sommes aussi heureux…

Certes, mais beaucoup de grands groupes méprisent de plus en plus les actionnaires individuels…

On ne peut pas réussir tout seul. La force de Dassault, aujourd’hui, c’est la République. C’est le général de Gaulle qui nous a permis de réussir dans les années 60. On doit tout à la République, c’est pour cela que nous resterons toujours Français.

Que faites-vous au sein du groupe ?

Je m’occupe de la diversification. Je ne suis pas ingénieur, mais financier et juriste. J’ai pris ce qui était disponible. Comme le vin, puisque j’ai développé Dassault Millésimes. J’ai développé l’immobilier avec l’Immobilière Dassault, j’ai développé l’art, j’ai fait prospérer l’argent du groupe et j’en ai profité en investissant moi-même. Quand vous investissez dans des choses parce que vous y croyez, vous le faites à la fois pour le groupe et pour la famille, et vous le faites aussi pour vous. Cela fait beaucoup de choses, mais c’est bien parce que cela me laisse une grande liberté.

Que pensez-vous de cette malédiction de la troisième génération ?

C’est le plus grand challenge que nous avons ! C’est la génération la plus difficile… Avec mon frère, nous avons travaillé avec le créateur, Marcel Dassault. Thierry et Marie-Hélène ne l’ont quasiment pas connu, nous avons un avantage certain, nous n’avons pas la même philosophie, nous n’avons pas la même histoire… La difficulté, c’est de garder, développer et transmettre. Il est vrai que 80 % des troisièmes générations explosent, parce qu’il y a trop d’amour-propre et de susceptibilités. Il faut être assez intelligent pour surmonter tout cela et ne pas faire exploser le bijou.

Avez-vous conscience de cela avec votre sœur et vos frères ?

Oui, parce que c’est quelque chose que l’on nous a appris. Encore une fois, on ne va pas faire Dassault Aviation bis… Donc, on doit faire mieux et transmettre.

Est-ce pour cela que dans tous vos investissements, il y a toujours un sens, comme c’est le cas à travers le vin, les terres ou Le Figaro ?

Il y a une histoire et une chance qui se rejoignent. L’histoire, c’est l’aviation. Nous avons une usine à Mérignac et les gens qui visitent l’usine veulent aller découvrir les vignes. Marcel Dassault a souhaité avoir son vin, avec son nom sur la bouteille, comme sur son usine et, à partir de là, j’ai créé Dassault Millésimes. J’ai quatre grands crus et j’en suis très fier. J’ai expliqué à mon père que je voulais m’en occuper, mais que je ne voulais rien recevoir : je voulais simplement qu’il m’aide à investir et je me suis débrouillé ensuite. Il y a aussi la chance et l’histoire d’Artcurial, c’est un peu le hasard. Nous avions le magazine Jours de France. Un jour, on se retrouve avec un immeuble de légende vide, un Japonais rénove tout et il s’en va. Nicolas Orlowski rachète la marque Artcurial à L’Oréal et il a l’idée de créer une maison de vente au rond-point des Champs-Élysées. Mon père répond positivement. Artcurial est lancée en 2000 et nous sommes aujourd’hui la première maison de ventes française basée en France.

 Pourquoi n’avez-vous jamais fait de politique ?

Surtout pas ! Mon grand-père a fait de la politique, mon père aussi, mon frère aussi… Mais je trouve que c’est contre-productif quand on a la chance d’avoir un grand nom. On doit d’abord s’occuper de son groupe et il faut laisser la politique aux autres. On ne peut pas mélanger les deux. Finalement, nous sommes tellement différents que nous sommes complémentaires entre toutes nos personnalités.

Que va-t-il se passer dans une génération ? Envisagez-vous une organisation à la Wendel ?

Sûrement. On fait déjà des réunions avec la quatrième génération et on leur fait visiter les sites. Mais nous devons déjà régler le problème de la troisième génération avant celui de la suivante.

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