Jean-Marie L’Honen : « L’essentiel, c’est la honte qu’avaient les Algériens de ne pas être reconnus comme des citoyens français. »

Batz-sur-Mer se souvient : gros plan sur l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie.

Contrairement à d’autres régions de France, la presqu’île n’est pas une terre qui a accueilli de nombreuses familles de pieds-noirs ou harkis. Toutefois, la commune de Batz-sur-Mer a souhaité consacrer le mois de mars à cette histoire à travers une exposition et un débat. L’Association des compagnons de la mémoire du temps retrouvé, présidée par Jean-Marie L’Honen, vient de publier une brochure très documentée, avec de nombreuses photos, intitulée « Batz-sur-Mer se souvient : colonisation, décolonisation, guerre d’Algérie ». L’exposition a pour titre « Parcours de harkis et de leurs familles » et elle est présentée à la salle des fêtes de Batz-sur-Mer du 16 au 25 mars. La conférence-débat sur le thème « Appelé en Algérie » aura lieu le samedi 23 mars à 17h à l’espace Jean Fréour.

Rencontre avec Jean-Marie L’Honen, président de l’Association des compagnons de la mémoire du temps retrouvé.

Kernews : Dans votre ouvrage, vous prenez une certaine distance avec les réactions passionnées qui peuvent naître lorsque l’on évoque le sujet de la colonisation, entre ceux qui estiment que c’était formidable et ceux qui la considèrent comme une catastrophe… D’abord, vous rappelez que la colonisation fait partie intégrante de notre histoire et qu’il nous incombe de l’assumer…

Jean-Marie L’Honen : Cela fait huit siècles que la France, par ses explorateurs et ses marins, au nom du Christ ou au nom du roi, a envoyé des gens un peu partout dans le monde de façon à créer des domaines nouveaux pour répandre, soit une nouvelle économie, soit des valeurs de civilisation qu’elle estimait à l’époque supérieures ou, tout simplement, pour une question de religion. Il n’y a jamais eu de fil directeur d’une politique coloniale en France. Certains rois, mais aussi la IIIe République, ont véritablement cherché à répandre certaines idées, mais il est clair que chaque fois qu’une politique essayait de se mettre en place, elle disparaissait avec le règne suivant. Tout a démarré avec les croisades et nous payons encore les croisades, parce que le mouvement qui va amener à la libération du tombeau du Christ en 1099 avec Godefroy de Bouillon va entraîner d’immenses populations européennes, par la mer comme par la terre, passant par Constantinople, combattre les musulmans pour conquérir le tombeau du Christ, mais aussi installer de nouveaux royaumes francs. Dans le livre que nous éditons, nous relevons que l’un des ancêtres de Soizic Fréour, l’épouse du sculpteur Jean Fréour, est parti là-bas et il a été assassiné par la reine de Jérusalem. Comme quoi, nous sommes encore liés par ces expéditions lointaines… Après les croisades, la France a gardé un certain nombre de lieux qui sont toujours sous sa protection, essentiellement des lieux religieux. Ensuite, la France a pris du retard parce que la politique coloniale, c’est Christophe Colomb. C’est un Gênois au service de l’Espagne, c’est le moment où l’Espagne et le Portugal vont essayer de découvrir un maximum de terres. Le pape va lui-même devoir intervenir pour faire la séparation entre le domaine espagnol et le domaine portugais, et nous allons démarrer ensuite avec de grands colonisateurs comme Jacques Cartier. Il faut bien dire que même à ce moment-là, il y a eu des oppositions fortes. Je prends l’exemple d’Henri IV qui était volontaire pour développer des territoires outre-mer pour la France, mais son Premier ministre, Sully, était totalement opposé à cette idée : « Labourage, pâturage, occupons-nous de la France et n’allons pas chercher ailleurs… » Tout au long de ces huit siècles, il y aura ce balancement entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre la colonisation. Le drame arrive à partir de Louis XIII. Nous avons pris quasiment toute l’Amérique du Nord. L’essentiel de l’Amérique du Nord a été conquis par la France et seuls des protestants, avec le Mayflower, vont venir combattre l’expansion française. Ils seront plus astucieux que nous et, de surcroît, la révocation de l’édit de Nantes va amener les protestants français à combattre des Français catholiques ailleurs. Le drame, c’est que plus on descend au sud, plus on veut développer des territoires, alors nous sommes obligés de faire appel à l’esclavage. La France n’est pas la première puissance à mettre au point l’esclavage, mais elle participe grandement à cela. Ce qui est le plus abominable, de notre point de vue aujourd’hui, c’est que Louis XIII, qui était un monarque très religieux – il a consacré la France à la Sainte Vierge – a quand même accepté l’esclavage, car c’était pour lui la meilleure façon de convertir les indigènes. Ensuite, il va y avoir un moment de colonisation important sous Louis XIV par le développement de la marine. Colbert va énormément faire dans ce domaine, mais c’est aussi l’un des pères du Code noir. Ensuite, sous Louis XV et Louis XVI, nous perdrons la majorité des colonies. C’est seulement avec la IIIe République que la politique coloniale va recommencer. Auparavant, il y a quand même eu la conquête de l’Algérie en 1830. Qu’allions-nous faire de l’Algérie ? Il n’y a jamais eu une réponse correcte à cette question. On est allé là-bas, mais pour y faire quoi ? La devise du Maréchal Bugeaud, qui a fait partie des grands conquérants de l’Algérie, était : par le glaive et la charrue… Pour lui, il fallait développer l’Algérie, mais la conquérir en même temps.

La présence française dans le monde aurait-elle été différente si nous n’avions pas raté notre implantation en Algérie ?

Il est difficile de revenir sur le passé. On peut simplement dire la chose suivante : l’Algérie a servi à tout et au contraire de tout. D’un côté, elle a servi pour y envoyer des émigrés français, notamment des Alsaciens qui ne voulaient pas rester sous la botte allemande et qui ont développé l’Algérie, notamment dans le domaine de l’agriculture. Par ailleurs, comme dans beaucoup de colonies, on a aussi implanté des bagnes, puisque tous les bagnes militaires étaient là-bas. Jusqu’au XVIIIe siècle, quand on avait des délinquants, c’étaient les galères, mais on ne pouvait plus conserver cette affaire, donc on a fait des bagnes un peu partout, comme en Indochine ou en Algérie. Je peux aussi parler de la Guyane, puisque c’est là que l’on a envoyé le capitaine Dreyfus. Les communards qui n’ont pas été fusillés ont été envoyés en Nouvelle-Calédonie. La colonisation était aussi un moyen d’éloigner les mauvais sujets.

Pourquoi, à Batz-sur-Mer, vous intéressez-vous autant à cette histoire, alors que la presqu’île n’a pas accueilli beaucoup de pieds noirs ou de harkis ?

C’est exact, mais beaucoup de gens des classes allant de 1952 à 1962 ont effectué une partie, ou la totalité, de leur service militaire, en Algérie. Il en reste encore quelques-uns. J’ai constaté que tous ceux qui ont fait un passage en Algérie en sont revenus totalement marqués psychologiquement. Il était intéressant de parler avec eux. Lors de la conférence-débat, nous allons leur demander dans quel état d’esprit ils étaient au moment où ils ont été incorporés et les témoignages sont poignants. Il y a un monsieur de Batz-sur-Mer qui va faire son service en Allemagne, il est de la classe 1952, il revient ici, il se marie, il a un enfant, et il est rappelé en 1956 pour partir en Algérie. Il est traumatisé pour la vie… Il y en a d’autres qui sont partis pour faire leurs 18 mois, mais qui n’ont pu revoir leur famille que seulement au bout de 28 ou de 33 mois ! Pour des jeunes de vingt ans, c’était un traumatisme assez fort. À cela s’ajoute le fait que certains ont été exposés à des conditions très difficiles. Ils ont combattu, ils ont soigné des camarades comme des prisonniers, je n’en connais pas qui ont participé à des actions de torture, mais cela a existé. Il y a eu aussi ce que l’on a appelé « les corvées de bois  », c’est-à-dire les exécutions sommaires de gens dont on ne voulait pas qu’ils passent par la justice et donc on les descendait directement…

On évoque souvent dans les films hollywoodiens le traumatisme des anciens soldats du Vietnam : c’est quelque chose qui est connu et entretenu par les Américains. Or, en France, on est encore surpris en entendant des appelés expliquer qu’ils sont restés traumatisés par leur séjour en Algérie, parce que l’on n’a pas l’image de ce pays comme étant une sorte de Vietnam français…

C’est assez vrai, mais il faut dire aussi que dans les armées on a toujours trouvé que c’était une faiblesse absolue d’éprouver la peur et la terreur, et de ne pas pouvoir véritablement continuer à combattre. On pouvait passer pour un déserteur, on pouvait passer pour un traître… En réalité, le trouble était profond et ce trouble n’a été reconnu que dans les années 80. Un certain nombre de gens qui ont fait la guerre  de 14-18 sont revenus complètement fous, mais ils n’ont pas été crus au départ et c’est seulement dans les années 20 et dans les années 30 que l’on a commencé à s’interroger sur cette question. Petit à petit, le développement de la psychiatrie a permis de se rendre compte de cette affaire. En 1985, on a découvert un syndrome des anciens d’Algérie : « Ces troubles particulièrement fréquents chez ceux qui ont combattu en Algérie dans une position morale conflictuelle sont liés à la condition psychique du sujet et ils peuvent n’apparaître qu’après un très long délai ». J’ai des amis, encore aujourd’hui, qui, d’un seul coup, peuvent éprouver une terreur soudaine, parce que cela leur rappelle un souvenir terrible, une nuit où tout a éclaté autour d’eux, et ils n’ont peut-être pas su à ce moment-là gérer le traumatisme que cela pouvait faire apparaître.

Si je reste sur cette comparaison avec le Vietnam, il y a quand même une grande différence : il n’y avait pas de familles américaines qui côtoyaient quotidiennement des familles vietnamiennes, alors qu’en Algérie la cohabitation était pacifique entre les pieds noirs et les Arabes…

C’est assez différent. Il y avait 1 million de Français pour 9 millions d’Algériens, la majorité de ces Français étaient effectivement bien intégrés et ils étaient très proches. Certes, il y a toujours eu un racisme entre les uns et les autres, mais il y a eu surtout l’indignité morale à ne jamais vouloir reconnaître les Algériens comme des sujets français. Cela a été fait pour les juifs à travers le décret Crémieux, mais on n’a jamais reconnu aux Algériens la nationalité française. Pourtant, souvenez-vous du nombre de tirailleurs qui sont venus mourir en France en 14-18 et reconquérir le territoire lors de la Seconde Guerre mondiale… On leur a fait des promesses et celles-ci n’ont pas été tenues. La guerre d’Algérie a véritablement démarré le 8 mai 1945 et ces émeutes ont donné lieu à une répression absolument terrible. Pour moi, c’était le grain de sable. Regardez les premiers patrons du FLN : Ben Bella était un vaillant soldat de l’armée d’Italie, qui a participé au retour de la France en Alsace, il a eu la Médaille militaire qu’il a portée toute sa vie… Prenez l’exemple de Ferhat Abbas aussi… Si nous avions pu avoir un minimum de dialogue avec ces gens-là, nous n’en serions pas arrivés là. D’un autre côté, c’est vrai qu’il y avait des gros colons. C’était une minorité, mais c’était une cause qui permettait de trouver des arguments pour faire la guerre. L’essentiel, c’est la honte qu’avaient les Algériens de ne pas être reconnus comme des citoyens français et c’est vrai pour la quasi-totalité des colonies.

Soyons objectifs et faisons abstraction des clivages politiques : ceux qui se sont davantage efforcés de considérer les Algériens comme des Français à part entière se situent plutôt à droite et l’on peut citer le cas de Jean-Marie Le Pen…

C’est vrai, mais c’est un cas à part. Le drame de la guerre d’Algérie, c’est la spirale de haine qui a été engendrée à partir de 1958. À partir du retour du général de Gaulle, il y a eu un sentiment de trahison dans toutes les strates de la population française et de la population algérienne. C’est le seul moment où tous les Algériens sont venus manifester leur attachement à la France, mais ils sont vite repartis, et pour cause… Le fond de l’affaire, c’est cette période 58-62 qui va amener des drames de plus en plus conséquents et une opposition virulente de l’armée secrète qui voudra s’en prendre aux institutions républicaines. L’Algérie ne méritait pas cela. De l’autre côté, les Algériens n’ont pas eu la victoire qu’ils voulaient. Ils n’ont pas eu le régime que les premiers révolutionnaires voulaient avoir. Ce système s’est sclérosé dans la corruption et il n’a pas pu permettre le développement du peuple algérien.

Avez-vous un exemple de colonisation réussie, ou de décolonisation réussie ?

Le premier grand échec de la colonisation, c’est Haïti. Nous y avons envoyé près de 800 000 esclaves. C’est le premier territoire qui s’est rendu indépendant contre la France dans les années 1800 et c’est une grande honte de voir ce pays dans un état de calamité depuis plus de deux siècles. Ensuite, il y a d’autres phénomènes de décolonisation. Je n’ai qu’un exemple de décolonisation réussie – mais qui est provisoire – c’est la Nouvelle-Calédonie, avec le drame d’Ouvéa. Michel Rocard, Premier ministre, se rend compte que c’est épouvantable et que l’on peut tomber dans une nouvelle guerre entre les Caldoches (les habitants d’origine européenne) et les Calédoniens proprement dits. Il a pris dix ans pour discuter. On ne sait pas comment cela se terminera mais, dans l’immédiat, c’est un chemin de paix qui a été entrepris. L’exemple le plus absurde, c’est la guerre d’Indochine. C’est une bagarre entre deux Compagnons de la Libération, le général Leclerc et l’amiral Thierry d’Argenlieu, qui s’est accroché à un schéma qui nous a entraînés dans la guerre. Réussir une décolonisation, c’est peut-être aujourd’hui plus facile, car on est moins possessif que l’on a pu l’être…

Vous allez faire sursauter certaines personnes en citant la Nouvelle-Calédonie comme exemple de processus de décolonisation réussie, alors que pour une catégorie de Français elle fait toujours partie intégrante de la France… Demain, les Bretons vont aussi demander un processus de « décolonisation réussie » !

Il est en cours (rires) mais je dis bien que c’est un processus de paix provisoire, puisque l’objectif est que tout le monde puisse trouver dans la paix l’intérêt de vivre ensemble.

Les Calédoniens viennent de réaffirmer, dans un référendum, leur attachement à la France…

Oui, mais on pourra le remettre en cause d’ici à quelque temps, car les peuples évoluent. Il n’est pas exclu de penser qu’un jour la Nouvelle-Calédonie sera plus autonome. On a voulu faire comme les Britanniques, qui sont des grands colonisateurs mais qui n’ont pas toujours réussi leur décolonisation. Prenons le cas de l’Inde ou d’autres pays d’Afrique. Ils ont créé le Commonwealth, nous avons créé l’Union française qui n’a jamais fonctionné, alors que c’était la grande idée de réunir tous les peuples des territoires coloniaux dans cette Union française. C’était une idée magnifique, mais la Tunisie et le Maroc sont partis très vite pour se montrer solidaires des Algériens en lutte contre la France. On a raté un système d’union dans lequel chaque pays serait égal aux autres et on est tombé dans la Françafrique, ce qui est autre chose…

Pratique. Batz-sur-Mer se souvient…

L’ouvrage « Colonisation, décolonisation, guerre d’Algérie » est en vente à l’office de tourisme de Batz-sur-Mer et à la maison de la presse de Batz-sur-Mer.

Exposition « Guerre d’Algérie, parcours de harkis et de leurs familles », salle des fêtes de Batz-sur-Mer, du 16 au 25 mars, de 10h à 12h et de 14h à 17h. Entrée libre.

Conférence-débat « Appelé en Algérie », samedi 23 mars 2019 à 17h, à l’Espace Jean Fréour, Place du Mûrier à Batz-sur-Mer. Entrée libre.

3 commentaires sur Jean-Marie L’Honen : « L’essentiel, c’est la honte qu’avaient les Algériens de ne pas être reconnus comme des citoyens français. »

  1. En tant que pied noir, je trouve l’analyse intéressante.Pour une fois qu’un « Français » ne nous tombe pas dessus.
    Jusqu’à ma mort, le « je vous ai compris » ne passera jamais.Et en 1962, les juifs (que vous oubliez) et chrétiens sont partis. Les harkis ont été abandonnés.L’exil colle à la peau.
    Je me trouve en exil ici .Et moralement, les pieds noirs ne sont pas considérés comme des Français.On pratique sur eux une forme de discrimination mémorielle
    Signé: un compatriote de Camus et Macias. Camus: mon arrière grand mère maternelle était de Mondovi.Macias en tant que Constantinois.
    PS: vu ce qui était arrivé aux Québecquois en 1763, nous aurions du nous méfier.

  2. Pas d’anachronisme.On ne parlait pas d’Algériens en 1958, mais de Français musulmans.Les pieds noirs sont aussi des Algériens.Votre perception est faussée.

  3. Un travail d’historien réclame de la rigueur et interdit de laisser prévaloir ses sentiments personnels.Or, cette interview en récèle un certain nombre: ainsi du prétendu refus de la France de donner la citoyenneté français eaux indigènes algériens.M.L’Honen devrait savoir que cette citoyenneté a été donnée aux musulmans en 1865 et renouvelée ensuite, à titre individuel, alors que les juifs l’ont obtenue à titre collectif.La condition pour être pleinement français était de devoir abandonner le statut local ( statut coranique) trop éloigné du code civil français ( statut de la femme, répudiation, polygamie…)ce que la très grande majorité des musulmans a refusé.Pourquoi ?parce qu’ils
    ont fait l’objet d’intenses menaces de la part de leurs oulémas ( docteurs de la foi) qui considéraient que ceux qui feraient cette démarche, seraient considérés comme apostats et donc passibles de la mort.
    Peut-on critiquer la France d’avoir considéré que sur son territoire ( l’Algérie est alors composée de départements français) il ne pouvait y avoir qu’un seul code et non deux…

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