Marc Geoffroy : « Le mur de Berlin était un non-sens, tout comme le communisme d’ailleurs. »

L’histoire du monde a été bouleversée par la bourde d’un haut fonctionnaire !

L’histoire de la planète s’est retrouvée bouleversée le 9 novembre 1989 lorsque le mur de Berlin s’est effondré. Pour le trentième anniversaire de cet événement, l’historien Marc Geoffroy publie un ouvrage très complet, avec de nombreuses illustrations et des codes QR qui renvoient vers des vidéos, afin d’expliquer l’histoire et la chute du mur de Berlin. Entre 1949 et 1961, trois millions de citoyens attirés par le confort de vie et la liberté à l’Ouest ont fui la République démocratique allemande. Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, les autorités communistes ont érigé un mur pour entourer la partie Ouest de la ville et endiguer cet exode. Pendant 10 315 jours, ce mur a constitué le symbole de la division du monde entre l’Est à l’économie planifiée et l’Ouest capitaliste. Puis, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, le mur de la honte s’est effondré sans combats. Or, ce que l’on sait moins, c’est que la cause de cette chute est liée à la gaffe d’un haut fonctionnaire, Günter Schabowski, qui n’avait pas pris la peine de réviser son dossier avant de prendre la parole en public ! C’est ce que nous raconte Marc Geoffroy.

« Le mur de Berlin. Histoire et chute. » de Marc Geoffroy est publié aux Éditions Diffusia.

Kernews : Aujourd’hui, en 2019, les jeunes ne se rendent pas toujours compte à quel point la chute du mur de Berlin a eu pour effet de bouleverser le monde…

Marc Geoffroy : Le mur de Berlin est un élément fondamental de notre histoire contemporaine. C’est ce qui va engendrer la chute du communisme et de l’empire soviétique, qui a perduré deux ans de plus, puisque le 26 décembre 1991 l’empire soviétique n’était plus. Alors, pourquoi le mur de Berlin ? Il fallait empêcher des milliers d’Allemands de l’Est de partir dans la partie Ouest de Berlin. Il faut savoir qu’entre 1949, date de la création de la RDA, et 1961, date de la construction du mur de Berlin, 3 millions d’Allemands de l’Est ont fui le pays et le mur a été construit sous la houlette de Walter Ulbricht et de Erich Honecker, futur dirigeant de la RDA, pour arrêter cette hémorragie et faire en sorte que les Allemands de l’Est restent chez eux.

Pensait-on, dans les années 70, que ce mur allait un jour tomber ?

Certains écrivains, notamment Emmanuel Todd, prévoyaient dès les années 70 la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS. Vladimir Poutine a dit que lorsqu’il a vu le mur de Berlin pour la première fois, c’était à ses yeux quelque chose contre nature, comme le communisme. Donc, par la force des choses, cela ne pouvait que s’écrouler un jour ou l’autre. L’effondrement de l’URSS était inéluctable et la chute du mur de Berlin était programmée dès l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir. Quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir en 1985, il a vu la situation économique en URSS et dans les autres pays communistes, et il a très vite pris conscience que cela ne pouvait pas durer. Il a laissé la liberté aux pays du pacte de Varsovie de faire un peu ce qu’ils voulaient. C’est ce qu’il appelle la doctrine de Frank Sinatra, en référence à la chanson « My Way ».

La ville de Berlin est coupée en deux, avec des gens qui vivent de chaque côté de manière totalement différente…

Ce sont des gens qui ont été séparés par la force des choses, mais ce sont les mêmes Allemands. L’Allemagne de l’Est, c’est tout simplement le secteur qui avait été donné aux Soviétiques lors du partage de l’Allemagne à la conférence de Yalta en février 1945 et c’est une construction tout à fait artificielle. Les artifices sont toujours amenés à s’écrouler quand ils ne reposent sur aucun fondement historique.

Avant le mois de novembre 1989, certains pays commencent à envisager une ouverture à l’Ouest : c’est ce que l’on a appelé le démantèlement du rideau de fer…

Le démantèlement du rideau de fer, c’est entre la Hongrie et l’Autriche. C’est une séparation entre les pays du pacte de Varsovie et le bloc occidental. Le rideau de fer, ce sont des barbelés sur 8500 kilomètres et Winston Churchill a employé le terme de rideau de fer. À partir de 1989, on sent que le rideau se fragilise. Les Hongrois sont les premiers à le démanteler entre la frontière hongroise et la frontière autrichienne, c’est-à-dire sur à peu près 350 kilomètres.

Qu’est-ce qui a provoqué cette étincelle entraînant la chute du mur ?

C’est un concours de circonstances. Le 9 novembre au matin, des officiers supérieurs essaient de pondre une nouvelle réglementation sur les visas et ils transmettent leurs documents au Politburo qui se réunit au début de l’après-midi. Le texte précise que seules les personnes munies de visas – à peu près 20 % de la population de RDA – peuvent prétendre à aller de l’autre côté. Ensuite, il est indiqué que le texte ne sera effectif que le lendemain, donc le 10 novembre, puisqu’il faut tout préparer. En réalité, le porte-parole qui doit expliquer cette nouvelle disposition à la presse n’assiste pas à la réunion du Politburo. Il s’agit de Günter Schabowski qui, à 18 heures, fait son point presse comme tous les jours. Et il reçoit une question anodine d’un correspondant qui lui demande quand doit commencer la nouvelle politique des visas. Schabowski, qui n’était pas présent à la réunion, évoque cette nouvelle politique des visas. Il est un peu affolé. Il regarde ses notes et il improvise en disant : « À partir de maintenant… » D’un seul coup, tous les journalistes transmettent l’information par téléphone au monde entier et, à partir de là, commence une déferlante que rien ne va pouvoir arrêter. Dès 20 heures, les premiers Allemands de l’Est se ruent vers le mur, qui reste fermé. Il y a une pression qui s’accumule et le lieutenant-colonel Harald Jäger, responsable des postes de contrôle, téléphone à ses supérieurs en leur disant : « On ne peut plus gérer, il y a trop de pression… » On lui répond : « Laissez tomber, vous pouvez ouvrir les barrières… » À partir de ce moment, c’est la déferlante. Et c’est la nuit que l’on connaît.

Ainsi, l’histoire du monde a été chamboulée pratiquement sur une étourderie…

Oui, mais même Vladimir Poutine disait que le mur de Berlin était un non-sens, tout comme le communisme, d’ailleurs. Le mur n’est qu’un symbole. En 1989, l’économie est-allemande est à terre, c’est l’apocalypse.

Il est facile en 2019, lorsque l’on connaît la fin du film, de dire que ce mur était condamné. Mais je maintiens que dans les années 80, cela semblait irréaliste… L’histoire du monde a changé parce qu’un porte-parole n’avait pas travaillé son dossier…

Oui, mais il y a le conscient et l’inconscient. On peut revenir sur la psychologie des foules. Il y a tout un process qui fait que ce qui paraît en surface inébranlable est totalement pourri en sous-sol. C’est comme un bâtiment : il est debout, en dessous il y a des termites et, un jour, il s’écroule. Il y a eu un écroulement parce que le système était corrompu et pourri jusqu’à l’os.

Il y aurait pu avoir une autre hypothèse, celle que le sous-sol pourri ordonne de tirer sur la foule…

Ce n’était pas possible, parce que Mikhaïl Gorbatchev ne voulait absolument pas cela. Il était dans la doctrine Sinatra, « My Way », c’est-à-dire que chacun doit se débrouiller. Même l’URSS était à l’époque sous la perfusion de l’Ouest, parce qu’il ne faut pas oublier que l’Allemagne de l’Ouest avait accordé des prêts très généreux à l’URSS, qui était dans une situation économique dramatique. Cela ne pouvait plus tenir. Finalement, tant mieux pour tous les Allemands de l’Est, mais il ne faut pas oublier qu’il y a eu des milliers d’Allemands de l’Est qui sont morts en essayant de franchir ce mur.

On nous dit que François Mitterrand n’y croyait pas… Qu’en pensez-vous ?

C’est plus subtil. Il y croyait, mais il a voulu laisser faire l’histoire. Il avait des relations avec Mikhaïl Gorbatchev et il ne voulait pas aller plus vite que la musique. Le principal artisan de cette réunification est quand même Helmut Kohl qui a appuyé sur l’accélérateur. Les autres n’avaient pas d’autre choix que de laisser faire.

On aurait pu aussi concevoir que la RDA reste un État indépendant qui ne serait plus communiste…

L’idée de la réunification est arrivée naturellement. A l’époque, 90 % des Allemands de l’Est étaient favorables à la réunification, puisque c’était une construction tout à fait artificielle. Les gens ont très vite préféré l’Allemagne capitaliste à une sorte d’Allemagne qui resterait semi-communiste ou socialiste. Il y avait un réel besoin de changement. Le Politburo de la RDA s’est dissous un mois après la chute du mur. Il y avait un mouvement. C’était de l’ordre naturel que la réunification se fasse un jour.

La réunification de la Corée du Nord et de la Corée du Sud est-elle envisageable sur le même principe ?

Elle est envisageable, elle est souhaitable. Je ne crois pas du tout à ces histoires de murs. Normalement, un mur, c’est fait pour protéger une maison, c’est fait pour empêcher les gens d’entrer… Ce n’est pas fait pour empêcher les gens de sortir. À partir du moment où il n’y a pas une construction naturelle, je vois très mal à long terme la frontière persister entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. C’est encore le seul mur qui existe et cette partition n’a pas d’origine historique.

Pourtant, c’est la mode : il y a des murs à la frontière israélienne, il y a un mur entre le Maroc et l’Algérie, et Donald Trump veut le sien avec le Mexique…

Ce n’est pas la même chose, parce que ce sont des murs qui sont faits pour empêcher les gens de rentrer et pas pour empêcher les gens de sortir. Ce sont des murs différents. En Corée, le mur ne s’ouvre pas de la Corée du Nord vers la Corée du Sud. Je crois beaucoup à cette idée d’ordre naturel des choses et un mur est fait pour empêcher les gens de rentrer, pas pour empêcher les gens de sortir.

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