Michel Desmurget : « Facebook est quelque chose qui a été fait pour capter l’attention des gamins et taper dans toutes les faiblesses de leur organisation cérébrale à des fins mercantiles. »

Internet et réseaux sociaux. Un scientifique évoque un sujet majeur de santé publique.

Michel Desmurget est docteur en neurosciences et il dirige au CNRS une équipe de recherche sur la plasticité cérébrale. Il dresse un constat effarant de l’usage du numérique, en évoquant un très grave problème de santé publique : avec des effets délétères comme l’obésité, nuisant au développement cardio-vasculaire, diminuant l’espérance de vie, les capacités intellectuelles, mais induisant aussi l’agressivité, la dépression, les conduites à risque… L’auteur démonte le mythe de « l’enfant mutant » et il dénonce la stratégie des réseaux sociaux, fabriquant de la réassurance, voire de la contre-information, pour capter l’attention des enfants. Il explique à quel point la publicité sur écrans est dangereuse et à quel point ceux qui veulent nous vendre leurs produits sont dépourvus de conscience.

« La fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants » de Michel Desmurget est publié aux Éditions du Seuil.

Kernews : Vous aviez étudié il y a quelques années les méfaits de la télévision et vous évoquez maintenant le numérique. N’y a-t-il pas, chaque fois qu’une nouvelle technologie apparaît, systématiquement des études pour expliquer ses méfaits, comme ce fut le cas du cinéma, de la radio ou de la télévision ? On aurait aussi pu penser que les médias passifs sont plus dangereux que les médias interactifs, or on s’aperçoit que c’est l’inverse. Pour quelles raisons ?

Michel Desmurget : Nous nous interrogeons et, dans ces interrogations, il y a des inquiétudes. Ce que vous dites sur le cinéma, la radio ou la télévision, certes, des gens ont dit que cela pouvait poser des problèmes lorsque ces technologies sont apparues, mais beaucoup de gens se sont montrés extrêmement dithyrambiques et positifs sur le potentiel que cela pouvait avoir. Edison, lui-même, disait que le cinéma allait marquer la fin de l’école… On nous a raconté la même chose pour la radio… Le président Johnson a aussi évoqué le potentiel éducatif de la télévision… Ce qui fait foi dans ces domaines, ce sont les études, et nous en avons beaucoup. Je ne sais pas si l’on peut faire un distinguo entre les écrans passifs et les écrans actifs car, même quand on regarde la télévision, le cerveau réagit. On a fait des études sur l’attention entre les jeux vidéo et la télévision, et il y a effectivement une petite tendance à ce que les jeux vidéo soient plus mauvais pour la concentration. Cela ne veut pas dire que tout est négatif et que tous les écrans soient à jeter, car ce qui compte, c’est ce que les enfants en font réellement. On s’aperçoit qu’ils consomment des vidéos et qu’ils sont sur les réseaux sociaux, or on constate que cela a un effet négatif sur la structuration cognitive.

Contrairement à d’autres sujets, comme les matières grasses, l’alcool ou le tabac, cette fois-ci on a le sentiment que c’est 99,5 % de la population qui est concernée…

Il ne s’agit pas de faire peur ou de culpabiliser les parents. Je suis allé voir la littérature pour mettre à la disposition des gens les études les plus convaincantes. Il y a des graduations dans l’utilisation. Il y a à peu près 6 à 10 % des enfants qui sont préservés de ces usages et ces enfants vont plutôt mieux que les autres, au niveau émotionnel comme au niveau cognitif. Un jour, un journaliste a demandé à Steve Jobs ce que ses enfants pensaient de la tablette et il a répondu que ses enfants n’utilisaient pas la tablette… Ce même journaliste a pu constater que ces gens qui nous expliquent que ces outils sont extraordinaires, protègent leurs enfants de tout cela et j’ai des collègues qui font la même chose. Les écrans touchent davantage les enfants des milieux défavorisés, culturellement, socialement ou économiquement, que les autres. C’est un constat statistique : plus les parents les utilisent, plus les enfants les utilisent… Il y a une fraction de la population qui est protégée, alors que par ailleurs les moyennes sont colossales avec des enfants de trois ans qui en sont à quasiment trois heures par jour ! Les adolescents sont à plus de six heures par jour d’usage ! C’est totalement déraisonnable. C’est de la folie furieuse que d’avoir un gamin de huit ans qui passe cinq heures par jour devant des écrans récréatifs

Même les adultes perdent en capacité de concentration entre les courriels, les SMS et les sollicitations permanentes…

La concentration est la grande victime. Il commence à y avoir des études chez les seniors, parce que l’usage des écrans crée d’autres problèmes. On est sans arrêt sollicité, donc le cerveau apprend à devenir perméable à tout ce qui se passe dans l’environnement et à être dans un mode où il est prêt à répondre à ces sollicitations. On a même fait des études expérimentales auprès des animaux, en leur montrant Bob l’éponge pendant les phases de leur développement, on les a également soumis à une diversité d’odeurs… On s’est aperçu qu’ils avaient très vite des problèmes d’attention.

Imaginons que j’invente un biscuit ou une boisson dont les effets seraient la baisse de la concentration et du niveau intellectuel : le gouvernement aurait déjà demandé l’interdiction de mon produit sur le marché !

Vous auriez d’abord eu un lobbying furieux, pour démontrer que les études qui montraient ces effets étaient graves étaient surévaluées… Si votre produit vous rapporte de l’argent, vous seriez prêt à dépenser beaucoup en lobbying. Cela a été fait pour le tabac ou pour les pesticides. Tout a été fait pour qu’un doute s’installe dans la population. Une fois que le phénomène est établi, et c’est ce qui se passe aujourd’hui pour les écrans, vous auriez toute une armée de chercheurs qui tenteraient d’en contrecarrer les effets. Je pense qu’il y a un déficit d’information, mais c’est quelque chose qui commence à remonter. La masse des informations en provenance des professionnels de l’enfance commence à remonter, avec des effets inquiétants… Donc, il va falloir faire quelque chose.

Ce qui est intéressant, lorsqu’on évoque ce sujet, c’est que tous les parents ont conscience de la nocivité des écrans et des réseaux sociaux. Malgré tout, rien ne change… C’est comme pour le tabac : vous faites une conférence en montrant les photos les plus affreuses, tout le monde semble convaincu, mais la moitié de la salle allume sa cigarette en sortant…

Les parents aiment leurs enfants et il y a une prise de conscience. Plus on peut les initier tard, plus c’est facile : donc, si l’on peut protéger les enfants avant six ans, ce serait une très bonne chose. L’OMS parle d’une heure par jour avant cinq ans en disant que ce serait mieux si les enfants n’étaient pas en contact avec des écrans avant cinq ans. La réussite scolaire ne dit pas tout des enfants, mais elle vient aussi du fonctionnement cognitif, du fonctionnement émotionnel et du fonctionnement social. Il y a également la nécessité de préserver le sommeil. Après, si les contenus sont adaptés, en respectant ce que je viens de dire, jusqu’à une demi-heure par jour, une heure maximum, les effets ne seront pas négatifs pour les enfants.

Et si l’on parlait de l’adolescence ?

L’effet délétère des écrans est optimisé quand ils sont disponibles dans la chambre. Des études démontrent que, quand vous enlevez les écrans de la chambre, les résultats scolaires remontent et, quand vous les remettez, les résultats scolaires descendent. Il y a un problème d’accès et il y a un problème d’éducation. J’ai la chance d’avoir dans mon laboratoire des étudiants qui fonctionnent plutôt bien. Ils m’expliquent qu’ils ont été en conflit avec leurs parents sur cette question, mais aujourd’hui ils me disent : « Qu’est-ce que je les remercie d’avoir tenu ! » C’est plutôt un message optimiste et il faut des règles comme ne pas avoir d’écrans dans sa chambre, pas avant d’aller se coucher, et surtout pas le matin en se levant… Il faut bien comprendre que tout cela tape dans la structure intime de notre cerveau. L’évolution nous a sélectionnés pour être capables de trouver l’information, il était vital de trouver de l’information sur notre environnement et, maintenant, les smartphones jouent sur ce mécanisme parce que l’on va toujours voir s’il y a de l’information. Les Américains décrivent cela comme la peur de rater quelque chose. Encore une fois, plus les enfants sont introduits tôt dans ce domaine, plus ils deviennent de gros consommateurs après.

Vous évoquez cette présence sur les réseaux sociaux avec la hantise de rater quelque chose, mais rater quoi ? La dernière photo de la tarte au restaurant ? Le cliché pris en boîte de nuit par un copain ?

C’est comme lorsque vous allez à la pêche : le bouchon s’enfonce et vous ne savez pas ce que vous allez remonter… Vous allez à la pêche, cela peut être n’importe quoi, c’est un mécanisme indépendant de la nature des informations. Les informations réellement importantes sur les réseaux sociaux, je ne sais pas si vous en croisez beaucoup ! Je ne suis pas sur les réseaux sociaux et je suis assez sidéré de voir ce qui s’y passe. C’est un gouffre à temps qui est ancré dans nos faiblesses cérébrales. D’ailleurs, même les anciens dirigeants de Facebook commencent à dire qu’il faudrait interdire ce truc ! Facebook est quelque chose qui a été fait pour capter l’attention des gamins et taper dans toutes les faiblesses de leur organisation cérébrale à des fins mercantiles. Un ancien président de Facebook a déclaré : « Pas question que mes enfants s’approchent de cette merde ! » Alors, quelques minutes par jour, pourquoi pas… Mais on est totalement en dehors de ces normes.

Peut-on parler d’une génération sacrifiée ? Que va-t-on faire de cette génération, c’est-à-dire ceux qui ont entre 5 et 25 ans ?

Il y a une chose qui me désespère, c’est que tout ce qui fait notre humanité est touché. On touche au langage, on touche à la pensée, on touche à la mémorisation, on touche à la gestion des émotions, on touche à l’attention ! C’est-à-dire à notre capacité à faire fonctionner le cerveau. Une fois que l’on a touché à cela, on a touché le plus intimement au fait que nous soyons des humains et non pas des animaux. Ce qui me désespère le plus, c’est cette phrase qui revient souvent : « Ils savent différemment… » Mais quoi ? L’informatique ? La Commission européenne nous explique que le premier problème pour la numérisation du système scolaire, c’est justement la faible compétence informatique des gamins. Ils seraient capables, soi-disant, de trier de plus larges informations. Mais un rapport de Stanford montre que la capacité des nouvelles générations à trouver, trier, utiliser et comprendre l’information sur les réseaux sociaux et sur Internet est tellement faible que cela pose même un problème pour la démocratie ! Et il y a ce rapport de la Commission européenne qui explique que nos enfants sont beaucoup plus malins parce qu’ils sont capables de passer du concret vers l’abstrait et qu’il faut juste les sortir du carcan scolaire… Allez voir cette étude ! Regardez les capacités de ces gamins et lisez « Le Meilleur des mondes » : la description de ces capacités, c’est exactement la description des gamins du « Meilleur des mondes », ce sont des gens dépourvus de capacité de penser, de critiquer et de réfléchir, mais qui sont capables d’être des consommateurs absolument vaillants. Dans cette étude de la Commission européenne, on nous explique que nos adolescents sont capables de régler un lecteur MP3, de régler le bouton de la climatisation, qu’ils sont capables d’organiser un plan de table pour un anniversaire – je ne me moque pas de vous… – et qu’ils sont capables d’acheter un billet de train sur Internet ! Ce sont exactement les gamins du « Meilleur des mondes ». Non seulement c’est réfrigérant, mais il y a de quoi devenir dingue ! On est en train de faire quelque chose d’assez indigne à cette génération. Mon père me disait un jour que l’on pouvait juger une société à la façon dont elle traitait ses enfants et ses anciens : or, je pense que dans ces deux domaines, on ne fait vraiment pas un très bon boulot en ce moment.

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