François Boulo : « Nous nous battons pour 99 % de la population et cela regroupe également les artisans, les commerçants et les chefs d’entreprise. »

Le médiatique avocat, porte-voix de la colère des Gilets jaunes, dénonce les effets de la politique libérale.

La France est fracturée entre ceux qui continuent de soutenir systématiquement et activement les Gilets jaunes, ceux qui les observent tout en estimant qu’ils ont dépassé les limites de l’acceptable, et ceux qui pensent que le pouvoir en place a été élu démocratiquement et qu’il faut absolument empêcher un mouvement de rue faire plier le gouvernement…

Pour la première fois, François Boulo a pu longuement expliquer sa position vis-à-vis du monde libéral et insister sur la différence qu’il faisait entre les riches qui travaillent beaucoup et honnêtement, et les très très riches qui cherchent à échapper à l’impôt.

On a vu François Boulo sur tous les plateaux de télévision au cours de ces dernières semaines. On le présente comme la révélation du mouvement des Gilets jaunes. Cet avocat rouennais de 32 ans n’a pas fini de faire parler de lui.

Ecoutez François Boulo avec Yannick Urrien.

Kernews : On vous entend dans de nombreux médias dénoncer le monde libéral qui nous gouverne, en qualifiant Emmanuel Macron de libéral. J’ai pu constater, tout au début du mouvement des Gilets jaunes, une certaine sympathie de la part des commerçants, des artisans et des patrons de PME, mais ils se sont finalement désolidarisés en entendant cette fronde contre le libéralisme. Depuis la chute du Mur de Berlin, les gens ont une grille de lecture binaire, qui se résume à l’alternative communisme ou libéralisme. Donc, si l’on n’est pas communiste, on est forcément libéral… Un commerçant se définit comme un libéral. Or, lorsque vous voulez combattre le monde libéral, vous ne vous attaquez pas aux entrepreneurs et aux indépendants…

François Boulo : Vous avez parfaitement résumé. Les gens sont figés dans des étiquettes, mais il faut bien comprendre que dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes, nous nous battons pour 99% de la population et cela regroupe également les artisans, les commerçants et les chefs d’entreprise. En fait, ce que nous disons, c’est que le problème ne tient pas aux gens qui gagnent 5000 euros par mois, ou 10 000 ou 15 000 euros par mois, même : ces gens-là gagnent honnêtement leur vie et, pour gagner ces sommes, ils travaillent 50 à 70 heures par semaine, donc c’est mérité. À l’échelle de l’économie, ce n’est pas du tout une difficulté, puisque cet argent est dépensé dans des belles voitures, de belles maisons, des vacances… Donc, cela fait marcher l’économie réelle. La difficulté, aujourd’hui, tient aux personnes qui gagnent 100 000 euros par mois ou 10 millions d’euros par mois, et il y en a ! Ces gens ne consomment pas leur argent parce qu’ils ont accumulé tellement de richesses, une fois qu’ils ont acheté trois villas, dix voitures et un yacht, ils ont à peu près fait le tour de la question et ils vont placer cet argent dans la sphère financière qui sert à la spéculation, mais qui ne sert absolument pas l’économie réelle. Pour donner un chiffre, en 1996, les 500 familles les plus fortunées de France comptaient pour 6,7 % dans le PIB, c’est-à-dire dans la richesse créée par le pays. En 2017, nous sommes passés à 25 % et en 2018 à 30 %. La question est de savoir si ces 500 familles les plus privilégiées étaient malheureuses en 1996. Nous sommes face à un paradoxe parce que, chaque année, la richesse produite augmente dans notre pays, puisque nous avons de la croissance. Les impôts pour la classe moyenne ne baissent jamais et chacun constate qu’ils ont même tendance à augmenter d’année en année. Pourtant, on nous explique que nous sommes toujours en déficit. La question se pose de savoir où va l’argent : l’argent va dans la poche des 0,1 % des plus riches et les dispositifs fiscaux adoptés par le quinquennat Macron vont pour 30 milliards dans la poche des 0,1 % des plus riches :  à cela s’ajoutent les intérêts de la dette publique pour 40 milliards et l’évasion fiscale pour 80 à 100 milliards. Nous en sommes à 170 milliards par an qui vont dans la poche des plus privilégiés, alors que le budget des recettes de l’État est de 240 milliards. Donc, les trois quarts de l’argent qui est collecté va dans la poche de ces plus fortunés. Voilà les inégalités que nous dénonçons et les raisons pour lesquelles nous sommes en déficit, on nous explique qu’il faudrait toujours réduire les dépenses publiques alors que chacun constate que dans les hôpitaux, la police, la justice et l’éducation, ces services publics sont en train de s’effondrer et qu’ils n’ont plus les moyens d’assurer leurs missions. Les gens croulent sous le travail, vous avez des burn-out, vous avez même des suicides, c’est un nombre record dans la police depuis le début de l’année… Tout cela devient intolérable et c’est uniquement parce qu’une toute petite partie de la population privilégiée a décidé de s’affranchir de l’impôt et de détourner l’argent collecté par l’État.

Il y a une concentration de la fiscalité et des taxes sur les classes moyennes et les classes supérieures qui ne peuvent pas partir s’installer à l’étranger, ou qui n’en ont pas envie…

En réalité, si vous n’êtes pas assez riche pour vous affranchir de l’impôt, vous êtes taxé avec un taux de prélèvement de 70 à 75 %, entre les cotisations sociales et les impôts, alors que les plus privilégiés peuvent échapper à l’impôt et qu’ils subissent des taux de prélèvement, en valeur absolue, de 10 ou 20 % ! Voilà l’injustice que nous dénonçons dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes. Je crois effectivement que la solution immédiate serait de concentrer le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) au bénéfice exclusif des petites et moyennes entreprises. Ce dispositif, qui coûte 40 milliards par an à la nation, est capté pour moitié par les plus grandes entreprises de ce pays. Les entreprises du CAC 40 ont distribué 47 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires en 2017 et 57 milliards de dividendes en 2018. Alors, pourquoi continuons-nous de financer à hauteur de 20 milliards ces grandes entreprises qui se servent de cette manne financière pour rémunérer encore plus des actionnaires qui sont déjà gavés ?

Imaginons une tour de mille étages : les 0,1 % que vous dénoncez sont au millième étage et ils disent aux patrons de PME, qui gagnent entre 3000 et 15 000 euros par mois, qui sont au quatrième ou au cinquième étage : « Tu es comme moi et ces gens qui sont au premier étage veulent t’attaquer parce qu’ils veulent m’attaquer… » Donc, celui qui est au quatrième étage s’imagine appartenir à la caste de celui qui est au millième étage…

Exactement, et c’est toute la confusion que certains se sont appliqué à instiller dans les esprits en parlant des entreprises. Dans notre pays, il n’y a pas « des entreprises », il y a les petites et moyennes entreprises qui sont face aux grands groupes et il faut absolument que la politique serve les intérêts des petites entreprises. Les petites et moyennes entreprises sont celles qui créent de l’emploi dans notre pays, ce sont celles qui font fonctionner l’économie réelle, alors que les grands groupes ne font que délocaliser et ils n’investissent pas dans l’économie réelle. Au contraire, ils distribuent massivement des dividendes aux actionnaires. Nous votons pour des hommes politiques qui s’appliquent à nous expliquer les raisons pour lesquelles nous ne pouvons pas imposer ces privilégiés comme les autres. Nous leur demandons de trouver les solutions politiques permettant d’imposer ces gens-là comme les autres, c’est-à-dire à proportion de leurs facultés. Pour cela, il y a des solutions. Vous avez un pays, qui n’est pas tout à fait communiste, qui s’appelle les États-Unis, qui pratique un impôt sur la nationalité et non sur un principe de territorialité. Appliquons ce même principe pour notre pays, ce qui permettra à ces privilégiés de pouvoir aller partout dans le monde s’ils le souhaitent, c’est leur liberté. En revanche, il n’en résultera pour eux aucune économie fiscale, parce qu’ils paieront l’impôt dans leur pays de résidence mais, s’il en résulte pour eux un avantage favorable par rapport à ce qu’ils auraient dû payer en France, ils paieront la différence à l’État français. Je veux avoir un mot pour les personnes expatriées, car il est bien évident que ce dispositif ne viserait pas les cadres supérieurs qui se sont expatriés. Il y aurait un abattement pour que ces gens ne soient pas concernés par le dispositif qui a vocation à lutter contre l’évasion fiscale des plus privilégiés qui détournent des sommes par millions ou par milliards.

Selon vous, il faudrait donc instaurer un impôt sur la nationalité, sans viser le retraité qui veut prendre des jours heureux au soleil ou le cadre supérieur qui souhaite s’expatrier, afin de toucher ceux qui veulent échapper à l’impôt pour plusieurs millions…

Exactement. La fraude fiscale, qui coûte 80 à 100 milliards d’euros par an à notre pays, cela vient en partie d’un sentiment d’impunité de la part de ces personnes, puisqu’elles ne vont jamais en prison. Pour lutter contre cela, nous disons simplement que nous avons fait des peines plancher pour les délinquants des cités, eh bien, faisons des peines plancher pour les fraudeurs fiscaux, de trois ans de prison minimum : comme cela, ces gens sauront que la seule issue pour eux, s’ils sont pris la main dans le pot de confiture, ce sera la prison. Peut-être que nous arriverons à moraliser les comportements et à permettre que les sommes collectées par l’État soient redistribuées dans l’intérêt de l’ensemble de la population.

Les médias institutionnels ne vous permettent pas d’expliquer cela en profondeur…

Je crois que les médias traditionnels s’appliquent plus ou moins constamment, depuis des années, à entretenir la confusion dans les esprits et à ne pas distinguer très clairement les PME des grandes entreprises, les petits riches et les très très riches, alors que tout le malheur vient de cette captation de l’oligarchie, c’est-à-dire les très fortunés, de l’argent collecté par l’État. J’essaie de bien faire comprendre aux gens que le combat qui est mené aujourd’hui par le mouvement des Gilets jaunes concerne les intérêts de 99 % de la population.

Il y a des gens qui partent à l’étranger et qui renoncent à leur nationalité française. Certains évoquent un grand patron qui aurait trois nationalités et qui aurait abandonné sa nationalité française au moment de son installation en Suisse. On sait bien qu’il y a des gens qui peuvent acheter les nationalités et jouer avec…

Il y a plusieurs solutions, la première est radicale, certains pays le font : il s’agit d’interdire tout simplement que des gens puissent renoncer à la nationalité française. La deuxième solution, moins radicale et plus pragmatique, c’est de permettre effectivement à une personne d’abandonner sa nationalité française mais, alors, elle devra payer une amende extrêmement lourde. Dans l’un ou l’autre des cas, le dispositif permettrait que ces personnes ne puissent plus bénéficier de la Sécurité sociale, notamment. Vous avez des gens qui ne paient plus leurs impôts, mais qui en revanche n’hésitent pas à solliciter tous les services de la République quand ils en ont besoin. S’ils abandonnent la nationalité, ils en assumeront les conséquences.

Le mouvement des Gilets jaunes a commencé avec un élan de sympathie de la part de la population, personne ne peut savoir ce que sera l’avenir de ce mouvement, mais on observe une fracture profonde de la société française. Comment sortir de cette crise ?

La balle est dans le pouvoir du pouvoir exécutif. Si nous en sommes là, c’est parce qu’il est sourd à toutes les revendications qui sont portées par le mouvement depuis le 17 novembre. Il ne négocie rien… Le moyen de sortir de cette crise serait un changement de cap politique à 180°, nous avons peu d’espoir, ou que nous retournions aux urnes. Quand nous avons une crise aussi profonde qui traverse un pays, il n’y a pas d’autre manière de la résoudre que de retourner aux urnes pour trancher le conflit qui traverse la société. Le président de la République peut décider de dissoudre l’Assemblée nationale, de démissionner, ou de consulter le peuple par référendum en engageant expressément son mandat, à l’image de ce que faisait le général de Gaulle : lorsqu’une crise traversait le pays, il refondait sa légitimité en soumettant son mandat au peuple par référendum et, en bon démocrate qu’il était, il n’avait jamais considéré que lorsqu’il était élu il bénéficiait d’un blanc-seing pour mener la politique qu’il voulait mener.

C’était un autre temps. Or, aujourd’hui, on est dans une époque de caricatures sur le thème : « C’est moi ou les extrêmes… »

Vous mettez le doigt sur ce qui verrouille la fracture que connaît notre société, parce que bon nombre de personnes pensent que, au-delà de Macron, ce sera le chaos et, pour dire les choses concrètement, ce sera Marine Le Pen. Je vais attirer l’attention des gens sur une chose : plus ce sera la politique de Macron, plus nous aurons de chances de voir Marine Le Pen arriver au pouvoir. Il ne faut absolument pas s’accrocher à Emmanuel Macron, dont on voit aujourd’hui qu’il est dans une dérive tout à fait autoritaire. La loi anti-casseurs est tout à fait liberticide : on va confier au préfet, c’est-à-dire à une autorité administrative nommée directement par le président de la République, le pouvoir d’interdire à tel ou tel d’exercer une liberté fondamentale, c’est-à-dire le droit de manifester. C’est extrêmement grave car, quand vous avez une atteinte aussi importante à une liberté fondamentale, seul un juge, c’est-à-dire un magistrat indépendant, doit être habilité à se prononcer sur une telle interdiction, parce qu’il est indépendant et parce que vous avez un procès avec la garantie d’un débat contradictoire pour les droits de la défense. Vous avez un débat préalable à l’interdiction. Là, non seulement vous avez une autorité qui n’est pas indépendante mais, en plus, elle va prononcer une interdiction hors de toute discussion contradictoire. Il faudra donc que l’intéressé forme un recours a posteriori devant le tribunal administratif et ce recours aura un coût et des délais de procédure. En attendant, il sera sous le coup de l’interdiction. Vous avez aussi, révélées par le Canard enchaîné, les consignes données par le parquet de Paris, consistant notamment à prolonger les gardes à vue des personnes, quand bien même les faits qui leur sont reprochés ne sont absolument pas établis. Ce sont des instructions illégales et contraires au Code pénal. Dernier événement en date, vous avez la tentative de perquisition dans les locaux de Médiapart par des procureurs, c’est-à-dire des autorités judiciaires qui ne sont pas indépendantes, puisqu’ils relèvent directement des ordres du ministère de la Justice, en vue de protéger Alexandre Benalla qui, nous l’avons tous compris, est le petit protégé du président de la République. Nous assistons malheureusement sous nos yeux au fait que la République est en train de se transformer en régime autoritaire et, j’en appelle à toutes les bonnes consciences de ce pays, il est temps de se réveiller.

Charles de Courson a alerté sur le fait que ces lois prêtes à l’emploi pourraient être utilisées un jour par un régime qui ne serait pas démocratique…

Le député Charles de Courson a tout à fait raison. Il en parle avec une expérience personnelle qui le touche, parce que son grand-père a été victime du régime de Vichy. En renvoyant au régime de Vichy, il a pesé ses mots avant de renvoyer une telle référence historique. Il a raison. L’inquiétude doit préexister à une éventuelle projection sur une prise de pouvoir par le Front national… Aujourd’hui, même le Front national dénonce le caractère fasciste d’une telle loi…

D’ailleurs, Charles de Courson ne pensait même pas au Front national, on peut imaginer un mouvement réellement anti démocratique…

Exactement. Quand on assiste aux pratiques du pouvoir exécutif, qui se déguise sous les aspects du libéralisme, les masques tombent. Vous n’avez plus de consentement majoritaire à la politique qui est conduite. 75 % des Français rejettent la politique qui est menée et ce pouvoir se transforme exclusivement en un pouvoir autoritaire. D’ailleurs, la seule réponse qu’il a apportée depuis le mouvement des Gilets jaunes est une réponse répressive.

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