Pascal Descamps : « A l’avenir, nous aurons toujours deux marées par jour, mais l’intensité des marées va décroître. »

L’astronome de l’Observatoire de Paris raconte le secret des marées…

Pascal Descamps est astronome à l’Observatoire de Paris et responsable du service de calculs astronomiques et de renseignements. Dans un ouvrage intitulé « 24 heures dans la vie des étoiles », il présente une approche très concrète de l’astronomie sur le calcul du temps, la météo, les saisons et les raisons de la vie sur la Terre. Dans notre précédent numéro, il nous révélait le secret des étoiles. Ce mois-ci, il aborde la question des marées et l’évolution qui doit se produire au cours des prochaines décennies, car plus la Lune s’éloigne de la Terre, plus les marées seront faibles…

« 24 heures dans la vie des étoiles » de Pascal Descamps est publié par la Librairie Vuibert.

Kernews : Il y a encore chaque année des personnes qui vont à l’Office de tourisme de La Baule ou d’autres communes, pour demander des renseignements sur les marées. En Bretagne, on connaît évidemment ce phénomène qui se produit deux fois par jour et beaucoup de gens savent que c’est lié à la Lune, mais cela semble quand même assez complexe à expliquer… On a l’impression que lorsque la mer est haute chez nous, elle est basse de l’autre côté, c’est-à-dire au Canada et aux États-Unis… En réalité, elle est haute dans le nord de l’hémisphère lorsqu’elle est basse de l’autre côté…

Pascal Descamps : C’est la vraie question, c’est ce qui peut venir à l’esprit naturellement. Les marées sont dues à la Lune, c’est la force d’attraction de la Lune sur les océans, les grosses masses liquides. Donc, quand la Lune passe, elle soulève les océans par son attraction. C’est ce que l’on pense, parce que c’est intuitif. Effectivement, la force d’attraction de la Lune joue un rôle, mais il y a également autre chose et c’est ce qui explique qu’à l’opposé, sur Terre, les masses liquides se soulèvent également, alors que la Lune n’est pas au-dessus. Pour expliquer cela, il faut prendre en compte la force d’attraction de la Lune et une autre force que l’on connaît lorsque l’on prend un virage en voiture un peu rapidement et que l’on est projeté vers l’extérieur : c’est la force centrifuge. Ce sont deux forces antagonistes. La force de la Lune attire à elle les masses de la Terre et les océans, tandis que la force centrifuge, au contraire, projette la Terre vers l’extérieur. La différence tient dans le fait que la force d’attraction de la Lune varie avec la distance. Elle n’est pas la même du côté de la Terre qui fait face à la Lune, que du côté opposé. La force centrifuge agit globalement sur la totalité de la Terre et elle est la même partout. C’est pour cette raison que, du côté de la Terre qui fait face à la Lune, dans cette rivalité entre ces deux forces, c’est l’attraction lunaire qui est plus forte que la force centrifuge. Elle attire les océans vers elle et les océans se soulèvent en direction de la Lune. De l’autre côté, c’est l’inverse : la force d’attraction lunaire perd un peu de force, alors que la force centrifuge est toujours la même et, dans cette rivalité, c’est la force centrifuge qui l’emporte et elle a tendance à soulever les océans, mais vers l’extérieur, dans une direction opposée à celle de la Lune. Donc, sur les deux côtés de la Terre, au même moment, les océans se soulèvent d’une façon identique par le biais de ces deux forces.

Alors que l’on aurait pu penser que le mouvement serait celui d’une balançoire, avec davantage d’eau d’un côté et moins de l’autre…

C’était l’une des interprétations au XVIIe siècle, mais ce n’est pas du tout le cas !

Pourquoi cette force d’attraction s’exerce-t-elle sur les océans et non sur les lacs et la Méditerranée ?

On analyse cette rivalité entre les deux forces, c’est l’explication grand public, mais la réalité est plus complexe. C’est une explication dynamique qui fait que les marées résultent d’un phénomène d’ondes qui se propagent à la surface de la Terre. C’est comme les vagues et une onde est une vague qui se déplace. Ce sont des grandes vagues qui se déplacent et qui sont effectivement régies par la position de la Lune dans le ciel. Dans les lacs ou dans les zones fermées, comme la Méditerranée, ces ondes ne se propagent pas. Après, il y a des particularités côtières qui sont des paramètres plus complexes. La réelle interprétation mathématique explique pourquoi nous n’avons pas un même niveau de marées partout sur Terre.

Vous expliquez aussi que la Lune est en train de s’éloigner de la Terre. Cela peut-il avoir une influence sur les marées dans les prochaines décennies ?

A l’avenir, nous aurons toujours deux marées par jour, mais l’intensité des marées va décroître. La hauteur des marées, qui va de quelques centimètres à plusieurs mètres, dépend de la distance entre la Terre et la Lune. Comme cette distance augmente à un rythme faible, de 4 centimètres par an, plus l’influence de la Lune sur les marées va diminuer, plus nous aurons des marées de plus en plus faibles. Inversement, si l’on remonte dans le temps, aux premiers âges de la formation du système Terre Lune, nous avions une Lune qui était beaucoup plus proche de la Terre, avec des marées gigantesques de plusieurs kilomètres. C’étaient des vagues qui déferlaient sur les continents et qui se retiraient deux fois par jour, sachant qu’à cette époque la durée du jour n’était pas de 24 heures, mais de 9 à 10 jours, parce que les deux planètes étaient très proches. La Terre tournait très vite et la Lune était très proche. Et plus la Lune s’est éloignée, plus la Terre a ralenti. C’est un couple qui est lié éternellement. C’est ce qui a permis, d’ailleurs, l’apparition de la vie. S’il n’y avait pas eu ce ralentissement, nous n’aurions pas eu la vie sur Terre.

 Cela signifie-t-il que la frontière entre l’océan et le continent, c’est-à-dire nos plages, va changer ? Si vous avez votre maison face à la mer, à Saint-Nazaire ou sur la presqu’île de Guérande, cela va-t-il modifier le tracé côtier ? Faut-il s’inquiéter de voir son sous-sol inondé un jour ?

Non. En tout cas, pas pour cette raison !

Donc, la frontière géographique entre la Terre et l’océan reste la même, peu importe le niveau de la marée. À l’époque où la Lune était proche, la marée basse pouvait être de plusieurs kilomètres, mais cela ne changeait rien…

Oui, parce que ce n’est pas lié à la marée. On pouvait avoir des marées de plusieurs kilomètres, mais la quantité d’eau n’est pas modifiée.

Vous expliquez aussi l’influence des océans sur le climat. Qu’en est-il ?

Particulièrement dans l’hémisphère sud – c’est quand même l’hémisphère terrestre qui comporte la plus grande part des océans – ces océans ont ce que l’on appelle une inertie thermique : c’est-à-dire qu’ils vont absorber la température pendant toute la saison chaude et, quand on arrive dans la saison froide, les océans relâchent progressivement la chaleur qui a été absorbée. Donc, comme il y a beaucoup d’océans, les saisons froides sont moins froides dans l’hémisphère sud que dans l’hémisphère nord, parce qu’elles sont baignées de cette chaleur relâchée par les océans de l’hémisphère sud.

Est-ce aussi pour cette raison que les habitants des îles de Bretagne affirment qu’ils bénéficient d’un microclimat ?

Est-ce lié à cela ? Je ne saurais pas le dire. Ce n’est pas la même échelle. Je parle d’une échelle planétaire. Les microclimats existent, mais à des petites échelles et il y a toutes sortes d’autres raisons.

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